Fanatisme·Société

Le voile est ma culture, mon identité, ma liberté ? Par Chahdortt Djavann. 


Je vois d’ici l’indignation de quelques voilées nouveau style (devant la critique du voile), de celles qui parlent haut et fort de leur liberté et de leur identité, mais ne plaisantent pas avec le Coran. On en voit quelques-unes, dans la rue, dans le métro. Elles s’affichent. Elles affichent leur résolution, prêtes, on le sent, à répondre vertement aux questions que personne ne leur pose mais que leur regard, leur port de tête, leur assurance provocatrice appellent de toute évidence. Sans doute un jour ceux qui les inspirent nous proposeront-ils une nouvelle lecture du Coran (les monothéismes n’en finissent pas de se relire) pour nous persuader, vieille recette, qu’il faut savoir l’interpréter et au besoin y déchiffrer ce qui n’y est pas écrit. Mais on n’en est pas encore tout à fait là avec l’islam. On en reste aux signes extérieurs de richesse identitaire et aux lectures fondamentalistes. Le voile est ma culture. Le voile est ma liberté. Vieille rengaine qui date des années de la décolonisation : la liberté est une chose, disaient alors certains, mais la liberté culturelle en est une autre. On distinguait, avant d’en venir à les opposer, les droits de l’homme (individuel) et le droit des cultures (collectives). La justification intellectuelle de toutes les non-démocraties post-coloniales était ainsi trouvée. Et c’est au moment où l’on fait mine parfois de s’en inquiéter à l’échelle planétaire (bien sûr lorsque les intérêts économiques ou stratégiques des pays occidentaux sont en cause), qu’on entend sans broncher fredonner ce refrain dans nos banlieues. 

Que des jeunes femmes adultes portent le voile, cela les regarde. Mais il y a dans l’attitude de beaucoup d’entre elles une double perversité. Le port du voile en France n’est pas le moyen de se fondre dans la foule anonyme, plutôt le moyen d’attirer le regard, de se faire remarquer, une forme d’exhibitionnisme, de provocation ; femme objet et fière de l’être ; femme objet sexuel, plus exactement. Cette perversité-là, encore une fois, est leur affaire. Mais elle n’est plus tout à fait leur affaire, je vous supplie d’y prêter attention, lorsqu’elle s’accompagne d’un message prosélyte à destination des plus jeunes, d’un message lui-même voilé parce qu’il dissimule sa vraie nature sous le voile des mots « liberté », « identité » ou « culture ». Imposer le voile à une mineure, c’est, au sens strict, abuser d’elle, disposer de son corps, le définir comme objet sexuel destiné aux hommes. La loi française, qui n’interdit rien aux majeurs consentants, protège les mineurs contre tout abus de ce genre. Toutes les formes de pression directe ou indirecte qui visent à imposer le voile à des mineures leur confèrent par là même un statut d’objet sexuel assimilable à celui de la prostitution. Elles doivent être interdites par la loi.

Les mutilations psychologiques et morales sont des mutilations sexuelles ; tout comme les mutilations sexuelles sont également des mutilations psychologiques et morales. Il y a eu des ethnologues, minoritaires heureusement, pour défendre l’excision au nom de la différence culturelle. Péché contre l’esprit et péché contre la société assurément. Ne commettons pas la même erreur, la même faute, à propos du voile islamique. Ce n’est pas au nom de la laïcité qu’il faut interdire le port du voile aux mineures, à l’école ou ailleurs, c’est au nom des droits de l’homme, et au nom de la protection des mineures.

Pour le reste, que nous chante-t-on ? Que nous chantent-elles, les égéries de Mahomet « libérées » par le voile ? De quoi sont-elles libérées au juste ? Elles affirment leur « identité », disent-elles. Quelle identité ? Quelques midinettes parlent comme si elles avaient eu le génie d’inventer le voile ou d’en identifier les vertus. Elles le revendiquent comme un nouveau symbole après avoir fait un tour sur les bancs de la fac, comme si le voile était une invention du XXI e siècle. Ce voile qui remonte à la nuit des temps, symbole d’archaïsme en voie de disparition dans les campagnes les plus reculées et les églises les plus traditionnelles de la vieille Europe, voilà qu’il voudrait se faire une nouvelle jeunesse, se faire passer pour ce qu’il n’est pas. 

Car ce qu’il est, nous le savons bien. Non pas le symbole séduisant d’une nouvelle identité, mais l’expression de l’aliénation et souvent aussi celle du repli devant les duretés du pays d’accueil. Les femmes voilées en France ou dans d’autres pays démocratiques attirent les regards, attisent les regards. Elles accèdent au statut d’image, au même titre que ces femmes qu’on voit sur la couverture des magazines pour hommes. Être voilée, s’afficher voilée, c’est être constamment et avant tout la femme objet sexuel. Une femme voilée est un objet sur lequel un écriteau invisible se laisse lire : « Interdit de voir. Juste fantasmer. » La femme devient un objet qui par son existence même sollicite les fantasmes permanents des hommes. Ces fantasmes qu’on n’ose s’avouer.

Et comme le voile est à la mode, elle l’assume, elle le choisit, elle en est fière. Enfin celles que personne ne remarquait attirent l’attention avec le voile. Elles cachent ce que peut-être personne ne regarderait si elles ne le cachaient pas. Comme les prostituées qui dissimulent leur corps dans l’ombre des nuits pour tromper les clients, ces femmes voilées cachent leur corps, pour qu’un mari enfin les choisisse les yeux fermés.

Le voile, c’est en même temps un refuge pour dissimuler l’exclusion sociale. Les immigrées orientales, très souvent chômeuses ou employées dans des travaux subalternes, doivent, pour toucher le SMIC, se débattre sur un marché du travail de plus en plus difficile où la discrimination règne. Elles passent après les hommes, après les femmes non orientales, objets d’une exclusion sociale et économique impitoyable. Exclues de leur communauté musulmane quand elles se sont battues pour leur émancipation (cette émancipation qui leur vaut tout au plus le montant du RMI), exclues de la société française, du marché de l’emploi, elles ont payé cher leur indépendance. La société française n’a pas fait assez pour leur intégration. Comment s’étonner que certaines d’entre elles se réfugient sous le voile et essaient de trouver un mari qui les nourrira pour le prix de leur virginité ? Au moins, elles ne seront pas à la rue, comme les femmes de plus en plus nombreuses qu’on voit mendier dans le métro, elles ne connaîtront pas la fin sordide des SDF clochardisés. Ces femmes n’échappent à l’exclusion que par l’aliénation.

Il est peut-être temps que les intellectuels français, après s’être intéressés tour à tour à l’Afghanistan, à Massoud, à Loft Story, à l’Irak… et au voile, ces sujets éphémères ou saisonniers, s’intéressent aux détresses flagrantes des exclu(e)s de ce pays dans lequel nous vivons et qui va de plus en plus mal. À ces hommes et à ces femmes, français ou immigrés, qui sont de plus en plus nombreux dans le métro et le RER, à ces fantômes du licenciement dont la présence bavarde ou silencieuse à nos côtés, au quotidien, nous fait honte. À la petite poignée de femmes musulmanes, très minoritaires, qui ont un travail décent et ont choisi de porter le voile, je dirai que la perversité existe (il y a des prostituées, dit-on, qui vendent leur corps sans être vraiment dans le besoin, pour le plaisir). Elles sont adultes. Elles peuvent même enfouir leur corps dans une couverture en laine par une chaleur de trente-cinq degrés. Si ça les fait jouir, c’est leur affaire. Mais dès qu’il s’agit d’enfants, d’enfants vivant en France, qu’on prétend endoctriner et éduquer à l’aliénation en imposant à leur corps la marque sexuée de leur dépendance, je dis : Non ! Halte ! Atteinte aux droits de l’homme ! 



Extrait de « Bas les voiles », de Chahdortt Djavann.

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