Fanatisme d'extrême droite.·politique·Société

L’islam est il responsable de tous les maux des pays à majorité musulmane ? Par Amin Maalouf (Les identités meurtrières.)

Amin Maalouf, écrivain franco-libannais qui siège à l’Académie française.

Je ne souscris pas à l’opinion commune, si répandue en Occident, qui voit commodément dans la religion musulmane la source de tous les maux dont souffrent les sociétés qui s’en réclament. Je ne crois pas non plus qu’on puisse dissocier une croyance du sort de ses adeptes, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire. Mais il me semble que l’on exagère trop souvent l’influence des religions sur les peuples, tandis qu’on néglige, à l’inverse, l’influence des peuples sur les religions. La chose est vraie, d’ailleurs, de toutes les doctrines. S’il est légitime de s’interroger sur ce que le communisme a fait de la Russie, il est tout aussi instructif de se demander ce que la Russie a fait du communisme, et comment l’évolution de cette doctrine, comment sa place dans l’Histoire, comment son impact dans diverses régions du globe auraient été différents si elle avait triomphé en Allemagne, en Angleterre, ou en France, plutôt qu’en Russie et en Chine. On peut certes imaginer qu’il y aurait eu un Staline natif de Heidelberg, de Leeds, ou de Bordeaux, mais on peut aussi imaginer qu’il n’y aurait pas eu de Staline du tout. 
De la même manière, on pourrait se demander ce qu’aurait été le christianisme s’il n’avait pas triomphé à Rome, s’il ne s’était pas implanté dans un terroir pétri de droit romain et de philosophie grecque, lesquels apparaissent aujourd’hui comme des piliers de la civilisation occidentale chrétienne alors qu’ils avaient atteint tous deux leur apogée bien avant l’émergence du christianisme. En rappelant ces évidences, je ne cherche aucunement à nier les mérites de mes coreligionnaires d’Occident, mais à dire simplement que si le christianisme a façonné l’Europe, l’Europe aussi a façonné le christianisme. Le christianisme est aujourd’hui ce que les sociétés européennes en ont fait. Elles se sont transformées, matériellement et intellectuellement, et elles ont transformé leur christianisme avec elles. Que de fois l’Église catholique s’est-elle sentie bousculée, trahie, malmenée ! Que de fois s’est-elle cambrée, s’efforçant de retarder des changements qui lui semblaient contraires à la foi, aux bonnes mœurs, et à la volonté divine ! Souvent, elle a perdu ; pourtant, sans le savoir, elle était en train de gagner. Contrainte de se remettre en cause chaque jour, confrontée à une science conquérante qui semblait défier les Écritures, confrontée aux idées républicaines, laïques, à la démocratie, confrontée à l’émancipation des femmes, à la légitimation sociale des relations sexuelles prénuptiales, des naissances hors mariage, de la contraception, confrontée à mille et mille « diaboliques innovations », l’Église a toujours commencé par se raidir, avant de se faire une raison, avant de s’adapter. S’est-elle trahie ? Bien des fois on l’a cru, et demain encore il y aura des occasions qui le laisseront croire. La vérité, pourtant, c’est que la société occidentale a façonné ainsi, par mille petits coups de burin, une Église et une religion capables d’accompagner les hommes dans l’extraordinaire aventure qu’ils vivent aujourd’hui. La société occidentale a inventé l’Église et la religion dont elle avait besoin. J’emploie le mot « besoin » dans le sens le plus complet du terme, c’est-à-dire en incluant, bien sûr, le besoin de spiritualité. Toute la société y a participé, avec ses croyants et ses non-croyants, tous ceux qui ont contribué à l’évolution des mentalités ont aussi contribué à l’évolution du christianisme. Et ils y contribueront encore, puisque l’Histoire continue. Dans le monde musulman aussi, la société a constamment produit une religion à son image. Qui n’était jamais la même, d’ailleurs, d’une époque à l’autre, ni d’un pays à l’autre.
Du temps où les Arabes triomphaient, du temps où ils avaient le sentiment que le monde était à eux, ils interprétaient leur foi dans un esprit de tolérance et d’ouverture. Ils s’engagèrent par exemple dans une vaste entreprise de traduction de l’héritage grec, ainsi qu’iranien et indien, ce qui permit un essor de la science et de la philosophie ; au début, on se contenta d’imiter, de copier, puis on osa innover, en astronomie, en agronomie, en chimie, en médecine, en mathématiques. Et aussi dans la vie quotidienne, dans l’art de manger, de s’habiller, de se coiffer, ou de chanter ; il y avait même des « gourous » de la mode, dont le plus célèbre reste Ziryab. Ce ne fut pas une courte parenthèse. Du VIIe jusqu’au XVe siècle, il y eut à Bagdad, à Damas, au Caire, à Cordoue, à Tunis, de grands savants, de grands penseurs, des artistes de talent ; et il y eut encore de grandes et belles œuvres à Ispahan, à Samarcande, à Istanbul, jusqu’au XVIIe siècle et parfois au-delà. Les Arabes ne furent pas les seuls à contribuer à ce mouvement. Dès ses premiers pas, l’islam s’était ouvert sans aucune barrière aux Iraniens, aux Turcs, aux Indiens, aux Berbères ; imprudemment, selon certains, puisque les Arabes se retrouvèrent submergés, et qu’ils perdirent très vite le pouvoir au sein de l’empire qu’ils avaient conquis. C’était la rançon de l’universalité que prônait l’islam. 

Parfois un clan de guerriers turkmènes déboulait des steppes d’Asie centrale ; arrivés aux portes de Bagdad, ces hommes prononçaient la formule de conversion – « il n’y a pas d’autre divinité que Dieu, et Muhammad est le messager de Dieu » –, plus personne n’avait le droit de contester leur appartenance à l’islam, et le lendemain, ils réclamaient leur part de pouvoir, en faisant même de l’excès de zèle comme font souvent les convertis. Du point de vue de la stabilité politique, cette attitude s’avéra parfois désastreuse ; mais du point de vue culturel, quel extraordinaire enrichissement ! Des bords de l’Indus jusqu’à l’Atlantique, les têtes les mieux faites purent s’épanouir dans le giron de la civilisation arabe. Pas seulement parmi les adeptes de la nouvelle religion ; pour les traductions, on fit beaucoup appel à des chrétiens, qui avaient une meilleure connaissance du grec ; et il est significatif que Maimonide ait choisi d’écrire en arabe Le Guide des égarés, l’un des monuments de la pensée juive. Je ne cherche pas à dire que cet islam dont je viens de brosser l’image était le seul vrai. Ni qu’il est plus représentatif de la doctrine que celui des talibans, par exemple. Ce n’est d’ailleurs pas un islam particulier que j’ai voulu décrire, j’ai survolé en quelques lignes des siècles et des contrées dans lesquels se sont manifestées mille et mille images de l’islam. Bagdad au IXe siècle pétillait encore de vie ; Bagdad au Xe siècle était devenue ronchonne et bigote et triste. Cordoue, au Xe siècle, était, elle, au contraire, à son apogée ; au début du XIIIe, elle était devenue un bastion du fanatisme ; c’est que les troupes catholiques progressaient, qui allaient bientôt s’en emparer, les ultimes défenseurs ne voulaient plus tolérer de voix dissonantes. Un comportement qu’on a pu observer à d’autres époques aussi, dont la nôtre. Chaque fois qu’elle s’est sentie en confiance, la société musulmane a su pratiquer l’ouverture. L’image de l’islam qui se dégage de ces temps-là ne ressemble en rien aux caricatures d’aujourd’hui. Je ne cherche pas à dire que celle d’autrefois reflète mieux l’inspiration originelle de l’islam, mais simplement que cette religion, comme toute autre religion, comme toute autre doctrine, porte à chaque époque les empreintes du temps et du lieu. Les sociétés sûres d’elles se reflètent dans une religion confiante, sereine, ouverte ; les sociétés mal assurées se reflètent dans une religion frileuse, bigote, sourcilleuse. Les sociétés dynamiques se reflètent en un islam dynamique, innovant, créatif ; les sociétés immobiles se reflètent en un islam immobile, rebelle au moindre changement. 

Présentation et avis sur le livre de Amin Maalouf, « les identités meurtrière » en vidéo:

Mais quittons un peu ces oppositions finalement simplistes entre « bonne » et « mauvaise » religion, pour entrer dans des définitions plus précises. Quand j’évoque l’influence des sociétés sur les religions, je songe par exemple au fait que lorsque les musulmans du tiers-monde s’en prennent violemment à l’Occident, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont musulmans et que l’Occident est chrétien, c’est aussi parce qu’ils sont pauvres, dominés, bafoués, et que l’Occident est riche et puissant. J’ai écrit « aussi ». Mais j’ai pensé « surtout ». Parce qu’en observant les mouvements islamistes militants d’aujourd’hui, je devine aisément l’influence du tiers-mondisme des années soixante, tant dans le discours que dans les méthodes ; en revanche, j’ai beau chercher dans l’histoire de l’islam, je ne leur trouve aucun ancêtre évident. Ces mouvements ne sont pas un pur produit de l’histoire musulmane, ils sont le produit de notre époque, de ses tensions, de ses distorsions, de ses pratiques, de ses désespérances. Je ne discute pas ici leur doctrine, je ne me pose pas la question de savoir si elle est conforme ou pas à l’islam, j’ai déjà dit ce que je pensais de ce genre d’interrogations. Je dis seulement que je vois assez clairement en quoi ces mouvements sont le produit de notre époque perturbée, je vois moins en quoi ils seraient le produit de l’histoire musulmane. Lorsque j’observais l’ayatollah Khomeiny, entouré de ses Gardiens de la Révolution, qui demandait à son peuple de compter sur ses propres forces, qui dénonçait « le grand Satan » et se promettait d’effacer toute trace de la culture occidentale, je ne pouvais m’empêcher de penser au vieux Mao Zedong de la Révolution culturelle, entouré de ses Gardes rouges, qui dénonçait le « grand tigre en papier » et promettait d’effacer toute trace de la culture capitaliste. Je n’irai certes pas jusqu’à dire qu’ils furent identiques, mais je constate entre eux de nombreuses similitudes, alors que je ne vois aucune figure dans l’histoire de l’islam qui me rappelle Khomeiny. D’ailleurs, j’ai beau chercher, je ne vois pas non plus, dans l’histoire du monde musulman, la moindre mention de l’instauration d’une « république islamique », ni de l’avènement d’une « révolution islamique »… Ce contre quoi je m’élève, ici, c’est cette habitude que l’on a prise – au Nord comme au Sud, chez les observateurs lointains comme chez les adeptes zélateurs – de classer chaque événement se déroulant dans chaque pays musulman sous la rubrique « islam », alors que bien d’autres facteurs entrent en jeu qui expliquent bien mieux ce qui arrive. Vous pourriez lire dix gros volumes sur l’histoire de l’islam depuis les origines, vous ne comprendriez rien à ce qui se passe en Algérie. Lisez trente pages sur la colonisation et la décolonisation, vous comprendrez beaucoup mieux. 

Mais je referme cette brève parenthèse pour revenir à mon propos de départ : on donne souvent trop de place à l’influence des religions sur les peuples et leur histoire, et pas assez à l’influence des peuples et de leur histoire sur les religions. L’influence est réciproque, je le sais ; la société façonne la religion qui, à son tour, façonne la société ; j’observe toutefois qu’une certaine habitude de pensée nous conduit à ne voir qu’un aspect de cette dialectique, ce qui fausse singulièrement la perspective. S’agissant de l’islam, certains n’hésitent jamais à le rendre responsable de tous les drames qu’ont connus et connaissent encore les sociétés musulmanes. Je ne reproche pas seulement à cette vision d’être injuste, je lui reproche de rendre les événements du monde totalement inintelligibles. On a déjà dit des choses similaires à propos du christianisme pendant des siècles, avant de découvrir qu’il était finalement capable de se moderniser. Je suis persuadé qu’il en sera de même pour l’islam. Cela dit, je comprends parfaitement que l’on en doute.

Amin Maalouf, les identités meurtrières.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s