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Désinformation sur les réseaux sociaux : ce que révèlent les statistiques, par Walter Quattrociocchi. (Part. 1, les complotistes sont-ils crédules ?) 

L’auteur de cet article est Walter Quattrociocchi qui coordonne le Laboratoire des sciences sociales computationnelles à l’école IMT des haute études de Lucques, en Italie. 

Ne vous est-il jamais arrivé de dîner avec des amis ou des membres de votre famille et que la conversation tourne autour de rumeurs circulant sur Internet, par exemple sur le rôle des trainées de condensation des avions dans le réchauffement climatique ou sur les avantages de telle ou telle méthode de médecine alternative ? Ou de suivre à la télévision les commentaires de comédiens ou chanteurs célèbres, sans connaissances particulières en économie ou en politique, devenus tout à coup de fins analystes de la situation internationale ? 

  Qu’est ce qui a changé dans notre façon de nous informer, et donc de nous forger une opinion ? Quel rôle les médias sociaux tel que Facebook joue t’il un rôle dans la diffusion de fausses informations ou de thèses conspirationnistes ? Quels sont les ressorts de cette mésinformation ou désinformation ? Est-il possible d’endiger ces phénomènes ? 

Comme le montre l’actualité, tant nationale qu’internationale – le Brexit, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis​, le climatoceptisisme, la radicalisation islamiste de certains jeunes Européens, etc.-, ces questions sont d’importance : elles ont une incidence directe sur nos sociétés et les grandes orientations (économiques, poliriques, etc.) Qu’elles se choisissent. 

   On comprend donc que de nombreux sociologues se soient penchés sur les phénomènes sociaux liés à Internet et à ses médias, et notamment sur la « vitalité » des informations infondées ou fausses, c’est à dire leur capacité à se propager vite et massivement. 

    Ils ne sont pas les seuls. Depuis plusieurs années, des mathématiciens, des physiciens, des chercheurs en informatique se sont aussi intéressés à ces problématiques, en apportant leurs propres outils et méthodes d’analyse. Ainsi à émergé, dans les années 2000 à peu près, un nouveau champ de recherche : les « sciences sociales computationnelles ». 

    

 Via une approche qui reposé sur l’analyse de grandes masses de données, cette discipline s’attache à combiner mathématique, statistiques, physique, sociologie et informatique afin d’étudier les phénomènes sociaux de façon quantitative. Il s’agit d’exploiter, grâce à des techniques d’analyse adaptées, les très nombreuses traces numériques que laissent les internautes sur les différents médias sociaux tels que Facebook, Twitter, YouTube, etc. lorsqu’ils sélectionnent partagent ou commentent des informations. On peut étudier ainsi certains phénomènes sociaux à un niveau de précision sans précédent. 

      Les travaux de notre équipe, au laboratoire des sciences sociales computationnelles de l’école IMT des hautes études de Lucques en, en Toscane, s’inscrivent pleinement dans cette démarche. Composé de deux physiciens (Guido Caldarelli et Antonio Scala), un statisticien (Alessandro Besson), une mathématicienne (Michela Del Vicario) et deux informaticiens ( Fabiana Zollo et moi-même), notre groupe s’intéresse aux dynamique de la contagion sociale et à l’utilisation des contenus sur les différents réseaux sociaux d’Internet. Nous étudions en particulier la vitalité des informations et la façon dont se forgent et se renforcent les opinions dans le cyberespace, une scène où les contenus sont mis en lus sans aucun intermédiaire ni contrôle. 

        Au cours des deux dernières années, nous avons obtenu plusieurs résultats quantitatifs intéressants sur la diffusion des informations et leur assimilation, sur la formation des opinions et sur la façon dont les personnes d’influencent mutuellement. 

         Avant de les présenter, commençons par souligner quelques traits généraux de la situation créée par Internet et ses réseaux sociaux depuis une dizaine d’années (rappelons que Facebook a été créé en 2004, Twitter en 2006). 

      Internet a modifié la façon dont les personnes s’informent, interagissent, trouvent des amis, des sujets et des intérêts communs, filtrent les informations et se forgent leurs propres opinions. Dans ce contexte, plusieurs facteurs contribuent au problème de la mésinformation ou de la désinformation. 

      L’un est l’analphabétisme fonctionnel, c’est à dire l’incapacité à comprendre convenablement un texte ; en France ou en Italie, cela concerne près de la moitié des personnes âgées de 16 à 65 ans, d’après les données de l’OCDE, l’organisation de coopération et de développement économique. 



LE BIAIS DE CONFIRMATION, UN FACTEUR CLÉ. 

Un autre facteur est le « biais de confirmation » bien connu en psychologie sociale : chacun tend à privilégier les informations qui confirment​ ses opinions ou sa vision du monde, et à négliger ou ignorer celles qui le contredisent. Dans la masse d’informations de tous types véhiculées par Internet, chacun peut alors chercher (et trouver…) ce qui le conforte dans ses préjugés et ses goûts, et délaisser le reste. 

         Un troisième facteur en jeu est le fait que, sur Internet, l’émission et la réception des contenus s’effectue essentiellement sans intermédiaires. N’importe qui peut publier sa version des faits et ses opinions sur n’importe quoi, sans qu’aucune personne ou autorité n’ait au préalable contrôlé la véracité, ou au moins le fondement, de ce qui a été mis en ligne. 

Pour ces raisons, on assiste à de véritables phénomènes de masse impliquant de la mésinformation ou de la désinformation. D’ailleurs en 2013, le Forum économique mondial, une fondation internationale indépendante qui débat des problèmes les plus urgents sur la planète, a cité la diffusion massive de fausses informations comme l’une des menaces les plus graves auxquelles nos sociétés sont confrontés. 




PROLIFÉRATION D’INFORMATIONS FAUSSES. 

Et en effet, les fausses informations ou les thèses affirmant l’existence d’un complot à l’échelle internationale prolifèrent sur la Toile. Citons notamment les cheimtrails ( contraction de l’anglais chemical trails , « trainées chimiques » ), thèse selon laquelle une partie des trainées formées par les avions dans le ciel ne serait pas de la condensation de la vapeur d’eau, mais des produits chimiques répendus afin de modifier le climat ou de manipuler les populations. 

       D’autres exemples sont l’idée de l’existence d’un lien entre vaccins et autisme (ou une autre maladie grave), l’affirmation que l’homme était à l’origine frugivore et non omnivore, ou la théorie du complot sur l’« énergie libre » , selon laquelle des sources d’énergies alternatives et gratuites existent, mais sont tenues secrètes par les multinationales afin de protéger leurs intérêts financiers. Sans oublier deux célèbres théories conspirationnistes, celle niant la réalité de l’alunissage d’astronautes (Apollo 11, en 1969) et celle prétendant que les attentats du 11 septembre, en 2001, sont une machination (ou, au mieux, un laisser-faire délibéré) du gouvernement des États-Unis. 

      On fait souvent l’hypothèse que l’être humain est rationnel, mais l’étude quantitative de ces phénomènes indique plutôt le contraire. Dans un environnement ou les informations ne subissent aucun filtre, l’individu prend, conformément au biais de confirmation, ce qui lui plaît le plus et ce qui est conforme à son schéma de pensée. Cela alimente les récits les plus disparatres, appuyés par de piètres argumentations faisant appel davantage de des associations d’idées qu’à des raisonnements déductifs. Des récits qui, parfois, séduisent, se rependent massivement et exerce une forte influence sur la perception du public concernant des questions essentielles : santé, politique économique, géopolitique, réchauffement climatique….

      Cela a parfois d’étranges, sinon grave, conséquences. Ainsi, en 2015 aux États-Unis, un banal exercice militaire du nom de Jade Helm 15 est devenu sur internet la preuve qu’un coup d’état imminent était orchestré par l’administration Barack Obama. Cette affirmation a été suivi au point que le gouverneur (républicain) du Texas, Greg Abbott, a décidé dans le doute, d’alerter la Garde nationale de cet état. 

     Citons aussi un cas plus récent, le  » Pizza-Gate » lancé par le Tweet d’un avocat New-yorkais le 30 octobre 2016. Il faisait état d’une prétendue enquête de la police sur un grand réseau de pédophilie auquel Hillary Clinton aurait été liée. La rumeur a enflé sur internet et a notamment mis en cause une pizzeria à Washington. Or le 4 décembre, Edgar Maddison Welch, un internaute pensant probablement faire justice lui-même, c’est rendu à cette pizzeria muni d’un fusil d’assaut, a menacé un employé et tiré dans l’établissement, heureusement sans faire de victimes, avant d’être arrêté par la police. 
DES MASSES DE DONNÉES ISSUES DE FACEBOOK.

Afin de mieux comprendre ces phénomènes de désinformation, nous avons commencé par une étude, publié en 2015, portant sur la consommation sur Internet, en Italie, d’informations qualitativement différentes : celles provenant de sources classiques, celles données par des sources alternatives et celles données par des mouvements politiques. 

       Les sources classiques désignent ici tous les journaux et agences qui couvrent l’information nationale Italienne. Les sources alternatives sont celles qui s’autoproclament promotrices de tout ce que les médias considérés comme manipulés, cachent aux gens. La troisième catégorie de sources relève des mouvements et des groupes politiques qui utilise Internet comme instrument de mobilisation politique. 

      Le travail de recensement, des sources alternatives en particulier, a été long et minutieux. Nous avons recueilli diverses indications données par des utilisateurs et des groupes actifs sur le  Facebook Italien dans la dénonciation de cannulars, et nous les avons vérifiées manuellement. 

DES LOIS STATISTIQUES SIMILAIRES. 
Nous avons ainsi choisi 50 pages Facebook publiques, dont 8 sources classiques, 26 sources alternatives et 16 pages d’activisme politique. Puis nous avons téléchargé tous les messages mis en ligne (les posts) et les interactions de leurs utilisateurs respectifs sur une période de 6 mois, de septembre 2012 à février 2013, qui était une période de campagne électorale en Italie. Nous avons pris en compte les posts eux-mêmes, les « j’aime », les commentaires, les partages et les « J’aime » sur les commentaires. Nous avons traité ces données, qui sont publiquement disponible, sous une forme agrégé et anonyme. Leur analyse donne un aperçu du comportement de plus de 2,3 millions d’internautes italiens. 

          Les résultats de cette étude montre que, malgré leurs différences qualitatives, les trois types d’informations considérées présentent, dans leur propagation, des propriétés statistiques très similaires. 

      

          Par exemple, la loi statistique qui décrit combien il y a de posts qui suscitent tel ou tel nombre de réactions de la part des usagers Facebook ( un « J’aime », un commentaire ou un « J’aime » sur un commentaire) est très similaires pour les trois types de sources (voir le tableau ci-dessous). 

À gauche la fonction de distribution cumulative du nombre d’actions ( un « j’aime », un commentaire ou un « j’aime » sur un commentaire) des usagers selon le type de pages : pour une abscisse de valeur x, l’ordonnée est la probabilité qu’un post ait un nombre d’actions supérieur ou égal à x. À droite la densité de probabilité p(x) que le temps écoulé entre le premier et le dernier commentaire d’un post soit égal à x.

     Il en est de même des lois statistiques portant sur le nombre de posts en fonction de la durée de l’écho qu’ils suscitent. En particulier, pour chacune des trois catégories de sources, la durée moyenne de l’attention prêtée à un post est d’environ 24 H
           Lors de cette même étude, nous avons aussi considéré le comportement vis-à-vis des trolls émis sur Facebook. Le terme troll désignait initialement un message ou un élément de discussion sur internet dont l’objectif est de perturber cette dernière et de créer une polémique. Stimulé par l’énorme hétérogénéité des groupes et des intérêts qui ont envahi Internet, cette figure à évolué en quelque chose de plus structuré. Là où une dynamique sociale emporte les foules et conduit à des opinions extrêmes sur un sujet donné, il est fréquent qu’une contrepartie apparaissent sous forme de troll et en fasse la parodie. On trouve ainsi des pages qui singent le comportement des membres de mouvements politiques locaux, des pages qui publient toujours la même photo de chanteurs célèbres pour accompagner un quelconque contenu massivement diffusé sur le Web, d’autres qui mettent en ligne, en relation avec la fièvre Ébola, des photos de chatons, ou d’autres encore qui parodient l’extrémisme du végétalisme intégral, ou « véganisme ». 
        Les théories du complot font partie des divers sujets de moquerie. On a ainsi des trolls qui parlent d’abolir les lois de la thermodynamique au Parlement, ou selon lesquels une récente analyse de la composition chimique des cheimtrails prouve la présence de citrate de sildenafil, c’est à dire le principe actif du Viagra…

         Ces contenus parodiques et caricaturaux se sont révélés fondamentaux pour notre étude, parcequ’ils nous ont permis de mesurer les capacités de vérification de l’information (le fact-checking des Anglo-saxons) des internautes Italiens. Étant conçus à des fins parodiques, les trolls sont intentionnellement faux et véhiculent des contenus paradoxaux ; ils nous est donc permis de mesurer jusqu’à quel point le biais de confirmation est déterminent dans le choix des contenus fait par l’internaute. 

        Plus précisément, nous avons d’abord classé les utilisateurs Facebook selon le type d’informations qu’ils préfèrent, en tenant compte du pourcentage de mentions « J’aime » qu’ils donnent à chaque type d’informations. Puis nous avons mesuré comment ils réagissaient à un ensemble déterminé d’environ 2800 trolls. 


Les conspirationnistes sont les plus crédules. 
Sans surprise, nous avons constaté que les internautes qui suivent les sources d’informations alternatives sont plus enclins à réagir aux trolls par des « J’aime » et à les partager, exactement comme ils consomment les autres informations alternatives. Plus précisément, parmi 1279 utilisateurs classés comme ayant une orientation bien définie, 55% de ceux qui ont cliqué « J’aime » sur des trolls considérés sont des amateurs de sources alternatives, contre 23 % et 22 % respectivement pour les amateurs de sources classiques ou ceux de mouvements politiques. 

      Ce résultat est particulièrement intéressant, car il met en évidence ce que nous avons ensuite appelé le « paradoxe de la conspiration » : les internautes les plus attentifs à la prétendue manipulation perpétrée par les médias orthodoxes sont les plus enclins à interagir avec des sources d’informations intentionnellement fausses. Par conséquent, ces personnes méfiantes vis-à-vis des médias classiques sont aussi les plus enclines à être manipulées ! 

     Comme on l’a vu plus haut, des informations de types différents se propagent avec des lois statistiques semblables. Pour l’expliquer, on peut émettre l’hypothèse  qu’il existe des groupes d’internautes dont l’intérêt se focalise sur des contenus spécifiques, mais que leur comportement est universel, c’est à dire indépendant du type de contenu et du récit considérés. 

          Cette hypothèse s’accorde bien avec la notion d’exposition sélective aux informations, due au biais de confirmation, et avec l’idée qu’Internet, en facilitant la connexion entre les personnes et l’accès aux contenus, accentue la formation de caisses de résonance, ou chambres d’écho, c’est à dire des communautés qui ont des intérêts communs, sélectionnent le même type d’informations, ne discutent qu’entre eux et renforcent leurs propres croyances autour d’un récit commun. 

      

  La deuxième étape de nos travaux a consisté à comparer le comportement d’internautes s’intéressant à des sources d’informations scientifiques avec celui d’internautes qui suivent généralement les sources d’informations alternatives et conspirationnistes. 

         Il s’agit de sources de types très différents. Les inflammations scientifiques ont notamment un auteur bien identifié, un responsable du message. L’information scientifique fait référence a des travaux généralement publiés en détail dans les revues scientifiques professionnelles, dont on connait les auteurs, les institutions auxquelles ils appartiennent, etc. En revanche, les informations conspirationnistes font toujours référence a une quelconque machination secrète, volontairement cachée au grand public et fomentée par des individus puissants, des groupes ou des États qui ne sont en général pas clairement identifiés. 

          Une autre différence substantielle, indépendamment de la véracité de l’information rapportée par les deux types de sources, est que les récits sont aux antipodes. Le premier type repose sur un paradigme rationnel qui, presque toujours, recherche des preuves empiriques. Le deuxième -en reprenant la définition de Cass Sunstein, de l’Université de Harvard, auteur de livres de références sur les dynamiques sociales du complot – se réfère à des croyances en liens de causalité d’après lesquels les évènements ou phénomènes considérés sont le résultat d’une intention humaine.

La pensée conspirationnistes traduit une incapacité à attribuer à des effets indésirables des causes aléatoires ou complexes (un hasard lié par exemple aux lois du marché ou à la complexité des situations). Selon Martin Bauer, psychologue à l’École d’économie et de sciences politiques de Londres et spécialiste des dynamiques complotisme, c’est une façon « quasi religieuse » de penser le monde. Tout comme jadis, à l’aube de l’humanité, on attribuait aux tempêtes une origine Divine, les conspirationnistes font aujourd’hui de même devant la complexité des phénomènes qui les chagrinent et dont ils cherchent une explication simple. 

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