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Peut-on comprendre les raisons et les ressorts d’un génocide ? Par Amin Maalouf. 



Pour prendre la mesure de ce qui est véritablement inné parmi les éléments de l’identité, il y a un jeu mental éminemment révélateur : imaginer un nourrisson que l’on retirerait de son milieu à l’instant même de sa naissance pour le placer dans un environnement différent ; comparer alors les diverses « identités » qu’il pourrait acquérir, les combats qu’il aurait à mener et ceux qui lui seraient épargnés… Est-il besoin de préciser qu’il n’aurait aucun souvenir de « sa » religion d’origine, ni de « sa » nation, ni de « sa » langue, et qu’il pourrait se retrouver en train de combattre avec acharnement ceux qui auraient dû être les siens ?
Tant il est vrai que ce qui détermine l’appartenance d’une personne à un groupe donné, c’est essentiellement l’influence d’autrui ; l’influence des proches – parents, compatriotes, coreligionnaires – qui cherchent à se l’approprier, et l’influence de ceux d’en face, qui s’emploient à l’exclure. Chacun d’entre nous doit se frayer un chemin entre les voies où on le pousse, et celles qu’on lui interdit ou qu’on sème d’embûches sous ses pieds ; il n’est pas d’emblée lui-même, il ne se contente pas de « prendre conscience » de ce qu’il est, il devient ce qu’il est ; il ne se contente pas de « prendre conscience » de son identité, il l’acquiert pas à pas.

L’apprentissage commence très tôt, dès la première enfance. Volontairement ou pas, les siens le modèlent, le façonnent, lui inculquent des croyances familiales, des rites, des attitudes, des conventions, la langue maternelle bien sûr, et puis des frayeurs, des aspirations, des préjugés, des rancœurs, ainsi que divers sentiments d’appartenance comme de non-appartenance.

Et très tôt aussi, à la maison comme à l’école ou dans la rue voisine, surviennent les premières égratignures. Les autres lui font sentir, par leurs paroles, par leurs regards, qu’il est pauvre, ou boiteux, ou petit de taille, ou « haut-sur-pattes », ou basané, ou trop blond, ou circoncis, ou non circoncis, ou orphelin – ces  innombrables différences, minimes ou majeures, qui tracent les contours de chaque personnalité, forgent les comportements, les opinions, les craintes, les ambitions, qui souvent s’avèrent éminemment formatrices mais qui parfois blessent pour toujours.

Ce sont ces blessures qui déterminent, à chaque étape de la vie, l’attitude des hommes à l’égard de leurs appartenances, et la hiérarchie entre celles-ci. Lorsqu’on a été brimé à cause de sa religion, lorsqu’on a été humilié ou raillé à cause de sa peau, ou de son accent, ou de ses habits rapiécés, on ne l’oubliera pas. J’ai constamment insisté jusqu’ici sur le fait que l’identité est faite de multiples appartenances ; mais il est indispensable d’insister tout autant sur le fait qu’elle est une, et que nous la vivons comme un tout. L’identité d’une personne n’est pas une juxtaposition d’appartenances autonomes, ce n’est pas un « patchwork », c’est un dessin sur une peau tendue ; qu’une seule appartenance soit touchée, et c’est toute la personne qui vibre.

On a souvent tendance à se reconnaître, d’ailleurs, dans son appartenance la plus attaquée ; parfois, quand on ne se sent pas la force de la défendre, on la dissimule, alors elle reste au fond de soi-même, tapie dans l’ombre, attendant sa revanche ; mais qu’on l’assume ou qu’on la cache, qu’on la proclame discrètement ou bien avec fracas, c’est à elle qu’on s’identifie. L’appartenance qui est en cause – la couleur, la religion, la langue, la classe… – envahit alors l’identité entière. Ceux qui la partagent se sentent solidaires, ils se rassemblent, se mobilisent, s’encouragent mutuellement, s’en prennent à « ceux d’en face ». Pour eux, « affirmer leur Identité » devient forcément un acte de courage, un acte libérateur…

Au sein de chaque communauté blessée apparaissent naturellement des meneurs. Enragés ou calculateurs, ils tiennent les propos jusqu’au-boutistes qui mettent du baume sur les blessures. Ils disent qu’il ne faut pas mendier auprès des autres le respect, qui est un dû, mais qu’il faut le leur imposer. Ils promettent victoire ou vengeance, enflamment les esprits, et se servent quelquefois des moyens extrêmes dont certains de leurs frères meurtris avaient pu rêver en secret. Désormais, le décor est planté, la guerre peut commencer. Quoi qu’il arrive, « les autres »  l’auront mérité, « nous » avons un souvenir précis de « tout ce qu’ils nous ont fait endurer» depuis l’aube des temps. Tous les crimes, toutes les exactions, toutes les humiliations, toutes les frayeurs, des noms, des dates, des chiffres.

Pour avoir vécu dans un pays en guerre, dans un quartier soumis à un bombardement en provenance du quartier voisin, pour avoir passé une nuit ou deux dans un sous-sol transformé en abri, avec ma jeune femme enceinte et mon fils en bas âge, les bruits des explosions au-dehors, et au-dedans mille rumeurs sur l’imminence d’une attaque ainsi que mille racontars sur des familles égorgées, je sais parfaitement que la peur pourrait faire basculer n’importe quelle personne dans le crime. Si, au lieu de rumeurs mensongères, il y avait eu dans mon quartier un véritable massacre, aurais-je gardé longtemps le même sang-froid ? Si, au lieu de passer deux jours dans cet abri, j’avais dû y passer un mois, aurais-je refusé de tenir l’arme qu’on m’aurait mise dans les mains ?

Je préfère ne pas me poser ces questions avec trop d’insistance. J’ai eu la chance de n’avoir pas été durement éprouvé, j’ai eu la chance de sortir très tôt de la fournaise avec les miens indemnes, j’ai eu la chance de garder les mains propres et la conscience limpide. Mais je dis « chance », oui, parce que les choses auraient pu se passer tout autrement si, au début de la guerre du Liban, j’avais eu seize ans au lieu d’en avoir vingt-six, si j’avais perdu un être cher, si j’avais appartenu à un autre milieu social, à une autre communauté…

Après chaque nouveau massacre ethnique, nous nous demandons, à juste titre, comment des êtres humains en arrivent à commettre de telles atrocités. Certains déchaînements nous paraissent incompréhensibles, leur logique semble indéchiffrable. Alors nous parlons de folie meurtrière, de folie sanguinaire, ancestrale, héréditaire. En un sens, il y a bien folie. Lorsqu’un homme par ailleurs sain d’esprit se transforme du jour au lendemain en tueur, il y a bien folie. Mais lorsqu’ils sont des milliers, des millions de tueurs, lorsque le phénomène se reproduit dans un pays après l’autre, au sein de cultures différentes, chez les adeptes de toutes les religions comme chez ceux qui n’en professent aucune, dire « folie » ne suffit plus. Ce que nous appelons commodément « folie meurtrière », c’est cette propension de nos semblables à se muer en massacreurs lorsqu’ils sentent leur « tribu » menacée. Le sentiment de peur ou d’insécurité n’obéit pas toujours à des considérations rationnelles, il arrive qu’il soit exagéré et même paranoïaque ; mais à partir du moment où une population a peur, c’est la réalité de la peur qui doit être prise en considération plus que la réalité de la menace.

Je ne pense pas que telle ou telle appartenance ethnique, religieuse, nationale ou autre prédispose au meurtre. Il suffit de passer en revue les événements de ces dernières années pour constater que toute communauté humaine, pour peu qu’elle se sente humiliée ou menacée dans son existence, aura tendance à produire des tueurs, qui commettront les pires atrocités en étant convaincus d’être dans leur droit, de mériter le Ciel et l’admiration de leurs proches. En chacun de nous existe un Mr Hyde ; le tout est d’empêcher que les conditions d’émergence du monstre ne soient rassemblées.

Je ne me hasarderai pas à fournir une explication universelle à tous les massacres, et encore moins à proposer un remède miracle. Je ne crois pas plus aux solutions simplistes qu’aux identités simplistes. Le monde est une machine complexe qui ne se démonte pas avec un tournevis. Ce qui ne doit pas nous interdire d’observer, de chercher à comprendre, de spéculer, de discuter, et de suggérer parfois telle ou telle voie de réflexion.

Celle qui court en filigrane tout au long de ce livre pourrait se formuler comme suit : si les hommes de tous pays, de toutes conditions, de toutes croyances se transforment aussi facilement en massacreurs, si les fanatiques de tous poils parviennent aussi facilement à s’imposer comme les défenseurs de l’identité, c’est parce que la conception « tribale » de l’identité qui prévaut encore dans le monde entier favorise une telle dérive ; une conception héritée des conflits du passé, que beaucoup d’entre nous rejetteraient s’ils l’examinaient de plus près, mais à laquelle nous continuons à adhérer par habitude, par manque d’imagination, ou par résignation, contribuant ainsi, sans le vouloir, aux drames par lesquels nous serons demain sincèrement bouleversés.
Amin Maalouf, les identités meurtrières. 
Mon avis sur le livre : 

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