Féminisme intellectuel·Société

Harcèlement de rue par Lydia Guirous. 


Dans la culture orientale, le sexe est tabou et la virginité, elle, est sanctifiée… et cela rend fous les hommes. Le harcèlement de rue décrit par la journaliste belge Sofie Peeters est une réalité quotidienne dans les quartiers communautaristes. Une partie des hommes de ces communautés considèrent qu’ils peuvent se permettre n’importe quel propos à caractère sexiste et dégradant. Souvent installés à la sortie des métros ou à la terrasse des cafés, rarement seuls, ils jugent de manière salace les filles qui passent, les suivent pour leur faire des propositions indécentes mais « en tout bien tout honneur » bien sûr !… Et en cas de refus, ils insultent et humilient publiquement la jeune fille qui accélère le pas et baisse la tête, en se disant que ce n’est qu’un mauvais moment à passer et qu’il ne faut pas réagir afin d’éviter de se faire agresser.

Ils sont excités pour un rien, tentent leur chance avec n’importe qui. Parfois, j’ai de la peine car ils ne sont que le fruit d’une société d’interdits et de non-dits. Il est évident que dans une société où les hommes ont le droit d’avoir des rapports sexuels en dehors du mariage et les filles doivent impérativement rester chastes, il y a rapidement et mathématiquement un problème d’accès au plaisir sexuel et des frustrations importantes s’installent…

 

Je me souviens que lors de nos vacances en Algérie les journées à la plage étaient souvent un calvaire pour mes parents et mes sœurs. En France, c’était un moment de détente et de liberté en famille. À la plage je portais des bikinis sans me soucier du regard des autres et sans que cela émeuve qui que ce soit. En Algérie, nous devions passer au maillot une pièce et porter par-dessus un short, par « pudeur ». C’était inconfortable et injuste. Je haïssais cette contrainte et cette fausse pudeur. Cela me révoltait. Je n’avais qu’une hâte, grandir et retourner sur les plages de la liberté des côtes françaises et espagnoles. Pourquoi mon corps de pré-adolescente qui n’était pas sexualisé sur les plages françaises le devenait-il en Algérie ? Je n’avais pourtant pas changé. Cette anecdote est révélatrice du rapport difficile au corps qu’ont encore les sociétés maghrébines, même ici en France. À force de garder ces sujets tabous, ces sociétés ont créé des générations de handicapés de l’altérité.

D’ailleurs, à force de tout cacher, par le voile, la burqa et par cette hypocrite pudeur, la tenue la plus sobre devient excitante. Passer devant eux en jupe, en jean, en survêtement, cheveux libres ou attachés provoque leur libido mal contrôlée. Voilà qu’une myriade de noms d’oiseaux, de phrases fumeuses fusent. Je pense que ces hommes ont un problème important de frustration sexuelle et de confiance en eux. La rue devient alors un lieu hostile, réservé aux hommes, où le sentiment d’insécurité est permanent pour le « deuxième sexe ». Traverser ces rues pour une jeune fille est une épreuve. Quelle que soit l’heure, elle se retrouvera réduite au statut d’objet sexuel sous le joug de prédateurs avides de sexe et de soumission. Il y a plusieurs niveaux dans le harcèlement de rue qui va des remarques salaces à la menace. Il faut anticiper sur tout, ne pas se laisser aller à ses envies vestimentaires et toujours être à plat pour pouvoir courir… C’est un grand sentiment d’insécurité qui nous envahit. On se sent immédiatement vulnérable. Pour se protéger, il faut être dans l’hyper contrôle de soi, en mettant en place des systèmes de protection et d’anticipation des agressions verbales ou physiques… Raser les murs, courber le dos, laisser couler… car il suffit d’une réplique assassine ou d’un simple regard pour que la situation dégénère vers l’agression physique. Dans ces quartiers on se bat pour un regard, on agresse pour un regard. Leur phrase favorite : « Pourquoi tu me regardes, tu me cherches ? Baisse les yeux tout de suite ou je… » Il ne faut jamais que les regards se croisent, c’est ce que j’ai compris. Depuis j’ai adopté un regard qui porte toujours au loin, dans la rue ou dans le métro à Paris sur certaines lignes, j’évite tout contact visuel car il pourrait être interprété comme une provocation par ces petits cerveaux en mal de sensations. Le regard c’est comme le premier domino qui fait tomber tous les autres en cascade. Ce regard qui croise un autre regard pourrait être un appel au calme et à l’humanité, mais il n’en est rien chez les loubards des quartiers. Pour eux, ce regard c’est de la défiance, c’est un excitant, pire, il est la justification de leurs agressions… Insultes, coups, vols ou pire… Juste un regard.
Chaque jeune femme a ses « techniques » pour se protéger dans la rue et éviter de se faire agresser. Le hashtag « #safedanslarue » (en sécurité dans la rue), qui a été abondamment partagé sur Twitter par des femmes en février 2014, a démontré au travers de très nombreux témoignages combien les femmes qui vivent en milieux urbains ne se sentent pas en sécurité et demeurent toujours vigilantes. Certaines évitent de sortir seules, d’autres se camouflent, toutes vérifient qui marche derrière elles, en s’arrêtant pour refaire leurs lacets ou en regardant dans le reflet des vitrines de magasins. Elles font mine de ne pas entendre, d’être au téléphone quand cela est possible, ou de porter une alliance.

Ces hommes abordent toujours de la même manière, à croire qu’il y a un manuel du Comment draguer comme un abruti en 10 leçons que ces crétins se sont partagé. La première approche : « Mademoiselle t’es charmante », « Vous me plaisez beaucoup, arrêtez-vous », « Vous êtes magnifique, un plaisir pour les yeux mais pas seulement les yeux… attendez… ». L’humoriste Carole Krief décrit parfaitement cette première étape. Parfois ces phrases sont introduites par un sifflement, un cri ou des petits bruits « psit psit », « hé hé » ou des « mouah mouah » comme dans la chanson Kiss du chanteur turc Tarkan. Ce sont des bruits que l’on entend aussi dans le Maghreb pour appeler les chats… Eux rêvent d’attirer enfin « une chienne »… La deuxième étape, c’est celle où ils vous suivent pendant de longs, très longs mètres et ne vous lâchent plus : « Viens on fait connaissance, en tout bien tout honneur », « On prend un café, je suis quelqu’un de bien, détends-toi, tu es stressée, c’est cool », « J’ai un appartement pas loin, on pourrait passer un moment tranquille pour se connaître, c’est romantique »… Dernière étape, vous n’avez pas cédé à leur irrésistible charme et ils ont compris que ce ne serait pas possible. Alors pour sauver leur honneur bafoué, ils vous insultent et vous menacent : « Tu te prends pour qui, t’es trop moche », « De toute façon t’es qu’une pute, sale pute ! », « T’es une sale lesbienne, c’est sûr ! », « Les filles comme toi j’en veux pas, t’es une merde salooope »… J’oubliais également l’étape exclusivement réservée aux filles maghrébines : la culpabilisation et les menaces : « On baisse les yeux devant les hommes », « Toi t’es une rebelle, on va te dresser ! Attends la prochaine fois que je te vois… », « T’as pas honte de t’habiller comme ça, c’est Haram (défendu dans la religion) », « T’es qu’une pute avec ta minijupe, tu devrais avoir honte, franchement ça ne se fait pas. C’est de la provocation. Faut que tu arrêtes. Tu vas avoir des problèmes un jour », « Une fille comme toi, c’est de la merde, les filles bien, elles ne sortent pas », « eh tu t’arrêtes pas ? Tu préfères les Noirs ?… »

Ce qui m’étonne toujours avec ces imbéciles, c’est qu’ils n’imaginent jamais que leur comportement puisse être déplacé, irrespectueux, humiliant. Ils ne peuvent concevoir qu’ils doivent d’abord s’appliquer leurs leçons de morale avant d’en donner.

 

Ce que je décris est le quotidien de centaines de milliers de jeunes femmes ici en France, et de millions de jeunes femmes dans le monde. J’ai la chance d’être une jeune femme en France. Quelle chance ! La France, le pays de l’égalité, des combats féministes, de Simone Veil, des bikinis sur la plage, des minijupes. La France du choix. Quelle liberté plus belle et plus chère que celle d’avoir la possibilité de choisir, de dire non, de refuser ou d’accepter. La liberté d’être son propre arbitre, loin du poids de la tradition. Cette fameuse tradition qui ne régente que la vie des femmes. En France, les femmes avaient réussi à remettre la tradition à sa juste place, au placard. Malheureusement, ces avancées n’ont pas atteint tous les esprits et tous les territoires de la République. Dans les quartiers populaires, c’est le modèle du pays d’origine qui domine désormais. Il étouffe ses enfants. « À Rome vis comme les Romains », c’est ainsi qu’on m’a élevée, c’est ainsi que je conçois la vie, sans toutefois oublier mes racines, mes origines ou mes croyances.

Les sociétés musulmanes sont des sociétés patriarcales, où le machisme est érigé en principe. Les femmes ont intériorisé cette donnée. Les hommes en usent et en abusent, parfois consciemment, parfois sans se rendre compte de l’inhumanité de leurs comportements. L’immigration maghrébine a été importante en France, une majorité de ces populations a évolué, se fondant dans la masse, mais une autre partie aujourd’hui dans les quartiers communautaristes redécouvre et perpétue cette ségrégation hommes-femmes et ce machisme au sein même de notre République… et les politiques laissent faire par lâcheté, opportunisme ou parfois les deux.

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