Féminisme intellectuel

Porter l’honneur de sa famille entre ses cuisses, par Lydia Guirous.


Les sociétés maghrébines sont paradoxales et pleines de tabous. Le plus grand des tabous est le sexe. Il ne faut jamais parler de sexe. Si un jeune homme s’interroge sur ces questions c’est un pervers, un malade, un tordu. Si c’est une jeune fille qui s’interroge, elle est potentiellement une pute. Le raisonnement est simple : la sexualité est impure et ne doit exister que dans le cadre du mariage. Il ne peut pas y avoir de sexe ou de pensée sexuelle avant le mariage. Tout un programme ! Regarder un film en famille est un moment laborieux. Il faut rester vigilant pour zapper au moindre baiser… Cachez-moi cette tendresse, cachez-moi cet amour, vite de la pudeur ! Et si l’on oublie de zapper, Maman est toujours là pour nous rappeler par un « hum hum » qu’il le faut…

Pourtant, dans ces sociétés où l’on n’évoque jamais le sexe et l’intimité, une seule chose obsède les mères : l’entrejambe de leurs filles. Alors très tôt, elles s’évertuent à faire comprendre avec des discours alambiqués et des histoires terrifiantes qu’il ne faut jamais ouvrir les cuisses au risque de devenir une impure et de jeter le déshonneur sur la famille. Porter l’honneur de sa famille entre ses cuisses… Quelle lourde responsabilité pour de si jeunes filles. L’honneur tient donc à une microscopique petite peau ? Si peu de chose. Ces mères n’aiment pas évoquer ces sujets et c’est pour cela qu’elles usent d’imagination pour faire passer le message (la pudeur encore). Elles savent la misère d’être réduites à un hymen. Elles haïssent cette virginité et son culte, mais elles savent à quel point la vie d’une femme peut basculer en enfer si elle n’est pas vierge. Maudite virginité qui a brisé la vie de tant de jeunes filles. Dans une société où le sexe est tabou, très jeune on ne vous parle que de votre sexe. Pour les filles, la mission est de préserver son hymen pour préserver l’honneur de sa famille et avoir la chance de trouver un mari !… Et si l’on ose s’interroger sur la raison de la différence de traitement avec les garçons, la réponse est inlassablement la même : « Lui, ce n’est pas la même chose, c’est un garçon. » Il a donc le droit à l’insouciance de l’enfance et ne porte pas l’honneur de la famille… Étrange mensonge… Pourquoi alors les femmes n’ont-elles pas le pouvoir, si elles portent l’honneur des familles ?

 

C’est dans cette obsession de l’entrecuisse des filles que se trouve l’origine de la différence de traitement entre les filles et les garçons dans l’éducation maghrébine, encore aujourd’hui en France. Voilà pourquoi les filles ne sont pas autorisées à sortir ou à avoir des relations amoureuses comme les garçons. Je me souviens qu’au collège les filles qui osaient porter des tampons étaient considérées comme des « salopes » par les autres filles. La rumeur disait que les tampons faisaient perdre la virginité et rendaient moins farouches. Une autre rumeur concernait l’équitation. Cette discipline avait une mauvaise réputation car elle briserait l’hymen et rendrait précoce… Je me souviens surtout de ces histoires terrifiantes et cruelles de jeunes filles qui n’avaient pas saigné lors de leur nuit de noces. Elles étaient immédiatement répudiées par leurs époux, humiliées publiquement par la belle-famille. Elles étaient aussi rejetées par leurs familles. Au mieux elles devenaient l’esclave de la famille en attendant qu’un vieillard daigne les épouser. Durant toute leur vie, elles seraient celles qui n’étaient pas vierges. Elles avaient potentiellement fauté. Je dis potentiellement, car il est reconnu par les gynécologues que le saignement n’est pas systématique lorsqu’on perd sa virginité. Des vies brisées pour cause d’hymen qui ne veut pas saigner. D’ailleurs, les femmes qui ne possèdent pas d’hymen sont-elles impures dès la naissance ?

Parmi ces histoires de virginité, la plus révoltante était celle où une jeune fille, fiancée, avait cédé aux demandes incessantes de son futur mari. J’ai le souvenir d’une jeune femme de mon village, promise à un bel avenir. Elle venait d’avoir brillamment son bac et se préparait à entrer à l’université. Elle était tombée éperdument amoureuse d’un garçon qui l’aimait également. Ils avaient décidé de se marier et les familles préparaient la noce. Le jeune homme l’amadouait sans cesse pour coucher avec elle avant la cérémonie. Elle a fini par céder. Elle lui faisait confiance et ils s’aimaient, alors ils n’étaient pas à une semaine près. Mais la veille du mariage, il annula tout et la répudia devant les deux familles et les amis. Sa faute ? Elle avait couché avec lui avant le mariage. Si elle avait cédé à ses avances, elle pourrait céder aux avances de n’importe quel homme. Dans la vie « normale », c’est cet homme qui devrait être condamné pour abus de confiance, pour trahison et immoralité. Eh bien non ! L’homme, quelles que soient sa médiocrité d’âme et sa malice, est toujours celui qui a raison (rappelez-vous que « ce n’est pas la même chose, lui c’est un garçon »). Elle avait cédé, elle avait eu tort, et elle aurait désormais tort toute sa vie. On notera que la femme maghrébine porte toujours la responsabilité des événements même lorsqu’elle est victime. Les garçons maghrébins sont élevés pour dominer et régner sur les femmes, sans jamais endosser aucune responsabilité ! Les hommes rêvent donc de vierges et de soumises élevées pour les servir. C’est très important d’avoir des femmes qui les laissent s’exprimer, les mettent en avant et surtout ne brillent pas plus qu’eux intellectuellement et professionnellement. Ils ont été élevés comme des enfants rois pour devenir des hommes rois. Un roi qui manque de noblesse.

Cette éducation se transmet par les femmes de génération en génération, comme pour perpétuer leur malheur. D’ailleurs, lorsqu’une femme accouche d’un garçon c’est une grande fierté. La coutume veut qu’un festin soit donné et que l’on sacrifie un mouton (les familles les plus riches vont jusqu’à sacrifier un bœuf) afin de pouvoir convier tout le village. La mère est très fière car elle a rempli sa mission et a sauvé l’honneur de la famille. Elle doit alors se cacher pour se préserver du « mauvais œil » et des jaloux. À l’inverse, lorsqu’elle accouche d’une fille, il y a un grand sentiment de tristesse et de honte. Certaines grands-mères vont même jusqu’à mentir sur le sexe du bébé pour gagner du temps sur la honte qui arrive. La maman culpabilise surtout si la petite fille est son aînée. Pour elle, il n’y aura pas de festin.

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