Fanatisme

Conversation entre deux amis, au Levant, sur la victoire de l’Occident, par Amin Maalouf.

Une conversation, quelque part au Levant, entre deux amis : 


-Les vaincus sont toujours tentés de se présenter comme des victimes innocentes. Mais ça ne correspond pas à la réalité, ils ne sont pas du tout innocents. Ils sont coupable d’avoir été vaincus. Coupable envers leurs peuples, coupable envers leur civilisation. Et je ne parle pas seulement des dirigeants, je parle de toi, de moi, de nous tous. Si nous sommes aujourd’hui les vaincus de l’Histoire, si nous sommes humiliés aux yeux du monde entier comme à nos propres yeux, ce n’est pas seulement la faute des autres, c’est d’abord notre faute. 
– Dans trente secondes tu vas me dire que c’est la faute de l’islam. 
– Non, Nidal, ce n’est pas ce que j’allais dire. La religion n’est qu’un élément du dossier. Pour moi elle n’est pas le problème, et elle n’est pas la solution non plus. Mais ne compte pas sur moi pour te rassurer à bon compte. Je ne suis pas à l’aise avec tout ce qui ce passe autour de nous. Tu crois que c’est agréable de contempler toutes ces femmes couvertes de la tête aux pieds, ces gigantesques photos de personnages enturbannés, et cette forêt de barbes ?
– En quoi elles te regarde nos barbes ? 
– Ce que tu portes dans ton cœur ne me regarde pas. Ce que tu portes à l’extérieur est une affirmation publique à l’attention d’un tiers, et par conséquent, ça me regarde. J’ai le droit d’approuver comme de désapprouver. J’ai le droit d’être réconforté, comme j’ai le droit d’être mal à l’aise. Mais je n’ai pas l’intention d’épiloguer sur ta barbe. Je voulais juste te dire que je me réservais le droit de parler de tout, sans exception, et que je t’incitais à en faire de même. À seize ans, quand je t’ai connu tu avais déjà un collier de barbe, ou plutôt de duvet…. Mais tu portais aussi un béret de Che, orné d’une étoile rouge. 
– Je n’étais pas seul ! 
– Je ne te le reproche pas, nous sommes tous comme ça. Il y a ce que les Allemands appellent « zeitgeist », « l’esprit du temps », nous le suivons tous, d’une manière ou d’une autre. Il n’y a ni honte ni fierté à avoir, c’est ainsi que fonctionnent les sociétés humaines. 
– C’est le professeur qui parle….
– Oui, tu as raison, c’est l’historien qui parle. A chaque époque, les hommes expriment des opinions et adoptent des postures qu’ils croient issus de leur propre réflexion, alors qu’elle viennent en réalité de cet « esprit du temps ». Ce n’est pas tout à fait une fatalité, disons que c’est un vent extrêmement puissant auquel il est difficile de ne pas céder. 
– Et moi, j’ai tourné avec ce vent, comme une girouette, c’est ça ? 
– Tu tiens à me faire paraître désobligeant à ton égard, alors que j’essaie seulement de décrire un phénomène commun. Il était normal que tu sois Guévariste au début des années soixante-dix, comme il est normal que tu sois aujourd’hui Islamiste. Entre les deux attitudes, il y a une certaine continuité. 
– Laquelle ? 
– Tu te considère toujours comme un révolutionnaire. 
– Alors que je ne le suis plus, à tes yeux….
– Disons plutôt que c’est la révolution qui a changé de sens. Longtemps l’idée de révolution était l’apanage des progressistes, et un jour elle a été captée par les conservateurs. J’ai un collègue qui travaille sur cette question. Nous déjeunons ensemble de temps à autre pour en parler. Il prépare un livre sur ce thème, qu’il pense intituler « l’Année de l’inversion »…
– Parceque c’est lié à une année précise ? 
– C’est sa thèse. Il pense que les choses ont basculé dans le monde très rapidement, entre l’été soixante-dix-huit et le printemps soixante-dix-neuf. L’Iran connait cette année là une « révolution islamique », socialement conservatrice. En Occident commence une autre « révolution conservatrice », conduite en Angleterre par Margaret Thatcher et que prolongera Ronald Reagan aux États-Unis. En Chine, Deng Xiaoping entame cette année là une nouvelle révolution chinoise, qui s’écarte du socialisme et aboutit à un spectaculaire décollage économique. À Rome, un nouveau Pape est élu, Jean-Paul II, qui se révélera, lui aussi, à sa manière, aussi révolutionnaire que conservateur…. Mon collègue a rassemblé ainsi des dizaines d’événements de la même période, qui tendent tous à démontrer qu’un bouleversement s’est produit, qui a durablement affecté les mentalités. La droite est devenue conquérante, et la gauche ne s’est plus préoccupés que de préserver les acquis. C’est en ayant cela a l’esprit que je t’ai dit…..
– ….Que j’avais changé de barbe, tout en continuant à me considérer comme un révolutionnaire. C’est bien ça ? 
– Oui, c’est un peu ça.
– Alors qu’à tes yeux je suis plutôt devenu un fieffé rétrograde, c’est ça ? 
– Je n’aurai pas exprimé les choses dans ces termes, mais c’est un peu ce que je pense, oui. 
Amin Maalouf, les désorientés.

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