Fanatisme·géopolitique.·politique

De la différence de perception du conflit israélo-palestinien entre l’Occident et le monde arabe, par Amin Maalouf. 

On pourrait affirmer, sans risque d’erreur, que dans l’histoire trois ou quatre fois millénaire du peuple juif, les années quarante du vingtième siècle, qui ont vu une tentative d’extermination, puis la défaite du nazisme, puis la création de l’État d’Israël, constituent la décennie la plus dramatique et la plus significative de toutes. 
[…] 

Dans un monde idéal, les choses auraient pu se passer autrement. Les juifs seraient venus en Palestine en expliquant que leurs ancêtres avaient vécu là il y a deux mille ans, qu’ils avaient été chassés par l’empereur Titus, et qu’à présent ils avaient décidé d’y revenir ; et les Arabes qui peuplaient ce pays leur auraient dit : « Mais bien sûr, entrez donc, vous êtes les bienvenus ! Nous vous laisserons la moitié du pays et nous irons vivre dans la moitié qui reste ».
Dans le monde réel, les choses ne pouvaient pas se passer ainsi. Quand les Arabes ont compris que l’immigration juive n’était pas le fait de quelques réfugiés, mais qu’il s’agissait d’une entreprise organisée visant à s’approprier le pays, ils ont réagi comme l’aurait fait n’importe quelle population : en prenant les armes pour l’empêcher. Mais ils se sont fait battre. Chaque fois qu’il y a eu un affrontement, ils se sont fait battre. Je n’arrive plus à compter le nombre de defaites qu’ils ont déjà subies. Ce qui est certain, c’est que cette succession de débâcles a progressivement déséquilibré le monde arabe, puis l’ensemble du monde musulman. On ne sort pas indemne d’une série d’humiliations publiques. Tous les Arabes portent les traces d’un traumatisme profond, et je ne m’exclus pas du lot. Mais ce traumatisme arabe, lorsqu’on le contemple de l’autre rive, la rive européenne, ma rive adoptive, ne suscite que l’incompréhension et la suspicion. 
Dans la « plaidoirie » que tu m’as rapportée, ton père (père de l’un des personnages du livre) a mis le doigt sur une vérité capitale : au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’Occident à découvert l’horreur des camps, l’horreur de l’antisémitisme ; alors qu’aux yeux des Arabes, les juifs n’apparaissaient nullement comme des civils désarmés, humiliés, décharnés, mais comme une armée d’invasion, bien équipée, bien organisée, redoutablement efficace. 
Et au court des décennies suivantes, la différence de perception n’a fait que s’accentuer. En Occident, reconnaître le caractère monstrueux du massacre perpétré par le nazisme est devenu un élément déterminant de la conscience morale contemporaine, et il s’est traduit par un soutien matériel et moral à l’État où on trouvé refuge les communautés juives martyrisées. Tandis que dans le monde arabe, où Israël remportait une victoire après l’autre, contre les Égyptiens, les Syriens, les Jordaniens, les Libanais, les Palestiniens, les Irakiens, et même contre tous les Arabes réunis, on ne pouvait évidemment pas voir les choses de la même manière. 
Le résultat, et c’est à cela que je voulais en venir, c’est que le conflit avec Israël a déconnecté les Arabes de la conscience du monde, ou tout au moins de la conscience de l’Occident, ce qui revient à peu près au même.

J’ai lu dernièrement ce témoignage  d’un ambassadeur Israëlien de sa carrière dans les années cinquante et soixante : « notre mission était délicate, parce qu’il nous fallait à la fois persuader les Arabes qu’Israël était invincible, et persuader l’Occident qu’Israël était en danger de mort ». Avec le recul, on peut dire que ce diplomate et ses collègues ont remarquablement réussi dans cette mission contradictoire. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, si les Occidentaux et les Arabes ne posent pas le même regard sur l’État d’Israël ni sur l’itinéraire du peuple juif.
Mais ce n’est évidemment pas l’habileté des diplomates qui explique cette différence de perception. Il y a, objectivement, deux tragédies parallèles. Même si la plupart des gens, chez les juifs comme chez les Arabes, préfèrent n’en reconnaître qu’une. Les Juifs, qui ont subi tant de persécutions et d’humiliations à travers l’histoire, et qui viennent de connaître, au cœur du vingtième siècle, une tentative d’extermination totale, comment leur expliquer qu’ils doivent demeurer attentifs aux souffrances des autres ? Et les Arabes, qui traversent aujourd’hui la période la plus sombre et la plus humiliante de leur histoire, qui subissent défaite sur défaite des mains d’Israël et de ses alliés, qui se sentent bafoués et rabaissés dans le monde entier, comment leur expliquer qu’ils doivent garder à l’esprit la tragédie du peuple Juif  ? 

Amin Maalouf, les désorientés



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2 commentaires sur “De la différence de perception du conflit israélo-palestinien entre l’Occident et le monde arabe, par Amin Maalouf. 

  1. Mais les juifs représentaient déjà 30% à 40% de la population dans toutes les villes en Palestine historique bien avant la création d’Israel et les arabes étaient majoritaires sur ce territoire, mais pas dans les villes, comme nomades et dans les micro-villages.

    Ce n’est pas considéré par le monde arabo-musulman ?

    Et les chrétiens, qui représentaient 30% à 50% de la population en Judée Samarie avant la création d’Israel et de la Cisjordanie, n’existent plus en Cisjordanie actuelle.

    Par ailleurs les évolutions démographiques et migratoires sont cruciales. En Judée Samarie combien d’autochtones arabe musulmans y vivent encore sur la population totale ? La population actuelle de Palestine n’est-elle pas aujourd’hui à 50% ou 80% composée d’immigrés egyptiens, jordaniens etc. qui construisent une identité palestinienne artificielle dans le seul but de détruire Israel ?

    Aimé par 1 personne

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