Féminisme intellectuel

Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, par Mona Chollet.

Autant l’admettre : dans une société ou compte avant tout l’écoulement des produits, ou la logique consumériste s’étend à tous les domaines de la vie, ou l’évanouissement des idéaux laisse le champ libre à toutes les névroses, ou règnent à la fois les fantasmes de toute-puissance et une très vieille haine du corps, surtout lorsqu’il est féminin, nous n’avons quasiment aucune chance de vivre les soins de beauté dans le climat de sérénité idyllique que nous vend l’illusion publicitaire.
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Au-delà des belles images, l’omniprésence de modèles inatteignables enferme nombre de femmes dans la haine d’elles-mêmes, dans des spirales ruineuses et destructrices ou elles laissent une quantité d’énergie exorbitante. L’obsession de la minceur trahit une condamnation persistante du féminin, un sentiment de culpabilité obscur et ravageur. . .La crainte d’être laissé pour compte fait naître le projet de refaçonner par la chirurgie un corps perçu comme une matière inerte, désenchantée, malléable à merci, un objet extérieur avec lequel le soi ne s’identifie en aucune manière. Enfin, la mondialisation des industries cosmétiques et des groupes de médias aboutit à répandre sur toute la planète le modèle unique de la blancheur. 

[…] 

Les stratégies de séduction déployées par des industries étroitement imbriquées les unes aux autres – mode, beauté, publicité, médias, divertissement – sont d’autant plus irrésistibles que plus rien ne vient leur faire concurrence. Elles s’engouffrent dans un vide abyssal. Les utopies politiques sont mortes, et on ne peut raisonnablement pas attendre du travail autre chose que les moyens de la survie; le peaufinage de notre image est donc le dernier idéal à notre disposition.
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Dans un monde défiguré, pollué, tenaillé par la peur, l’horizon sur lequel chacun s’autorise à projeter ses rêves, s’est rétréci jusqu’à coïncider avec les dimensions de son chez-lui et, plus étroitement encore, avec celles de sa personne. Notre apparence. . .est au moins quelque chose sur quoi nous avons prise. La mode, associée à l’insouciance, au rêve et à la beauté, fournit une échappatoire mentale et imaginaire, en même temps qu’elle représente l’un des rares espoirs de réussite auxquels s’accrocher.
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L’absence d’idéal concurrent et les sollicitations permanentes de la consommation viennent réactiver les représentations immémoriales qui vouent les femmes à être des créatures avant tout décoratives. Depuis quelques années, le discours des magazines féminins a viré à l’entreprise de décervelage pur et simple. La journaliste Sylvie Barbier a raconté dans son livre l’évolution à laquelle elle a assisté : « Désormais, le titre prône la tyrannie du look. On encourage l’idiote aguicheuse, la séduction de sous-douées, le regard de poisson mort. Fin de la sincérité. Enfuie l’audace. Début du grand formatage. Nouveau refrain : n’exister que par la beauté et ne survivre que par le regard des hommes.
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Il est pourtant illusoire de croire que l’accroissement constant de la pression exercée sur les femmes pourrait ne pas rejaillir sur leur progéniture. Si on entretient chez les mères la terreur de vieillir, comment s’étonner que leurs filles le ressentent ? Un peu comme dans le cas du tourisme sexuel, la sacralisation de l’enfance rend scandaleux ce qui l’est pourtant tout autant lorsqu’il s’agit de femmes adultes. . .Épargnons les petites filles, mais pour leurs mères : pas de quartier !
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Aux Etats-Unis, le géant de la distribution Wal-Mart a lancé une gamme de maquillage antioxydant et antirides destinée aux 8-12 ans. L’initiative a suscité un éditorial indigné dans le Elle français. L’hebdomadaire ne mâche pas ses mots : « On ne naît pas femme névrosée. . .on le devient. Avec la bénédiction des super-héros du marketing qui transforment inlassablement les angoisses collectives en marché porteur ». . .Et de citer d’autres faits alarmants, comme ces écolières qui, à la cantine, « laissent le pain aux garçons afin de ne pas grossir ». « Sommes-nous si pressés de voir nos enfants se pourrir la vie avec ce qui gâche trop souvent la nôtre ? Veut-on vraiment faire de nos filles des mini-femmes obsédées par les apparences, écrasées par des canons de beauté normatifs ? »
[…] 

A peine repérées, les espoirs féminins de Hollywood suivent toutes le même parcours : amaigrissement spectaculaire et embauche d’une styliste. Une fois réussie leur transformation en portemanteaux lisses, fades et interchangeables, elles pourront espérer susciter l’intérêt d’une ou de plusieurs marques de cosmétiques ou de vêtement. . .L’objectif ultime n’est plus de se distinguer par son talent, mais par son potentiel de femme-sandwich, en entrant dans le moule d’une certaine vision de la féminité.
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On peut, en regardant Gossip Girl, éprouver un certain malaise devant ces adolescentes attifées et maquillées comme des bourgeoises de trente-cinq ans, et parfois engoncées dans des tenues à la limite du ridicule. Non seulement la série produit de la docilité sociale en substituant l’envie et la fascination à l’hostilité légitime que pourraient susciter ses héros imbéciles et odieux mais elle popularise des standards de consommation exorbitants. A l’étranger, elle répand une image pour le moins biaisée de la vie des adolescents américaines.

Mais c’est une chose d’avoir la tête encombrée d’informations et de désirs déposés la par l’industrie de la mode ou de la beauté. C’en est une tout autre de faire de ce conditionnement, sa raison sociale, de se mettre au service d’intérêt commerciaux, d’accepter de laisser son pouvoir d’achat résumer sa personnalité, de contribuer avec enthousiasme à son propre enfermement; enfermement dans une idée pitoyable de soi-même et dans un éventail de préoccupations aussi étroit qu’abrutissant.
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Il faudrait s’interroger sur ce que cela implique de promouvoir un ensemble de codes, de références, de normes, de désirs, d’affects, d’histoires, de figures tutélaires, en escamotant le fait que tout cela exige des moyens financiers considérables. Tôt ou tard, le public découvre pourtant que, sans viatique sonnant et trébuchant, on n’est rien dans ce monde; car il ne s’agit pas de culture, mais bien plus banalement, de consommation ostentatoire.
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Il est frappant de constater autour de soi le nombre de femmes qui se sont résignées à une sorte de frigidité gustative, tirant un trait sur cette source de plaisir, de connaissance et d’expérience du monde pourtant non-négligeable que représente la nourriture. Elles n’envisagent plus cette dernière, quand elles n’y voient pas une menace, que sous l’angle de ses propriétés diététiques. 
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Que les normes de beauté féminine commandent de ne pas être une femme, qu’elles contestent l’être même de celles qu’elles tyrannisent, explique le degré de violence qu’elles obligent à s’infliger : régimes draconiens, médicaments – avec les risques parfois mortels que cela comporte, comme l’a montré le scandale du Mediator -, passage sur le billard en l’absence de toute pathologie. . .Wolf se prend à rêver : si les femmes se laissaient moins facilement persuader de leur indignité physique, le marché de la chirurgie esthétique, aujourd’hui en croissance exponentielle, s’effondrerait…
Les médias féminins et people jouent sur l’ambivalence du public : ils exploitent à la fois son besoin de rêver, en le persuadant que les stars nagent dans une félicité parfaite, et son besoin de déchirer cette illusion, en étalant les détails sordides des addictions, des divorces, des adultères, des tabassages conjugaux. De la même manière, ils vendent tour à tour le mythe de la « minceur sans effort » et le scandale de l’anorexie.

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