complotisme·Fanatisme

Les fractures françaises, par Gilles Kepel. 

De l’attestation fortuite d’un djihadiste suspecté d’avoir planifié un attentat contre une église, en avril 2015, aux massacres de novembre à Paris ou à St-Denis, en passant par la première décapitation en France, en juin, à la semblance des exécutions perpétrées par Daech en Syrie et en Irak, puis par la fusillade heureusement avortée dans un Thalys, en août, le djihadisme est désormais implanté dans l’Hexagone. Plusieurs centaines de nos compatriotes ont rejoints le « califat » du Levant, et, au début 2016, plus de quinze cent se trouvent dans un processus de départ ou de retour. La plupart d’entre eux sont des enfants de l’immigration postcoloniale, mais la proportion de convertis, jeunes gens comme jeunes filles, est de l’ordre de un pour trois ou quatre. 

Pareil chiffres obligent à envisager cette terreur inédite comme un révélateur du malaise français et de l’incapacité des élites politiques et économiques à avoir prise sur les transformations de la société. L’irruption djihadiste, derrière laquelle pointe l’implantation du salafisme, modèle de rupture en valeurs avec la République et sa laïcité, n’est pas un phénomène isolé. Les succès électoraux du Front national et l’invasion du Web par les sites identitaires et « conspirationnistes », dont Alain Soral est l’idéologue et Dieudonné la tête de gondole, constituent des « fractures françaises » parallèles, depuis les cités HLM jusqu’aux pavillons de banlieue. 


C’est pendant les dix ans qui séparent les émeutes de l’automne 2005 et les attentats de l’année 2015 que la France voit se creuser ces nouvelles lignes de faille. La jeunesse née dans l’Hexagone et issue de l’immigration postcoloniale en constitue le principale enjeu symbolique. En son sein, des modes d’affrontement violents avec la société et ses institutions apparaissent, sans toutefois que l’expression politique de ses aspirations ou de ses frustrations s’y limite. Mais ces confrontations, dans la diversité de leur répertoire, des émeutes au djihad, construisent ces jeunes comme des otages médiatique d’une forme de stigmatisation, dont on verra qu’elle nourrit en retour un fantasme obsidional d’ « islamophobie ». 



Gilles Kepel, politologue français spécialiste du monde arabe et de l’islam contemporain.

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