Fanatisme·Spiritualité

Etre «avec la religion» plutôt que «dedans» : la révolution silencieuse de l’islam, par Saïd Derouiche.

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Saïd Derouiche est hypnothérapeute et consultant au sein du cabinet de coaching et centre de formation Integralia.

–«Sami’ana wa atana» («Nous avons entendu et nous avons obéi») (1) serait la formule la plus concise pour décrire ce qu’est – ou ce que devrait être – un croyant authentique. Reconnaître Dieu en tant qu’Unique Créateur et Législateur, sans aucun associé, et Muhammad – paix et bénédiction sur lui – comme messager ayant récité fidèlement Sa Parole incréée.

Le Coran est donc le Livre fidèle à la Volonté de Dieu, reconnu comme non falsifié et infalsifiable. A partir de ce postulat, commun à l’ensemble des musulmans, il y a des Textes – des récits, des recommandations, des interdictions, des permissions, des paraboles,… – desquels les juristes parviennent à extraire des lois. Il existe également les hadiths (ensemble de recueils de la tradition du Prophète, Sunna) classifiés selon divers degrés d’authenticité. Les hadiths complètent le Coran dans les sources de la Loi islamique.

Ces lois ne sont pas figées dans le temps, mais évoluent dans un contexte anthropologique spécifique. Ce qui fait du Coran une Parole à la portée éternelle, et intemporelle.

Les modalités historiques de l’évolution du droit musulman

«Quand tout se passe bien», le fiqh (droit musulman) évolue et s’enrichit (plutôt que de se figer). Comme ce fut le cas lors des tous premiers siècles de l’islam. [Quand tout se passe bien,] c’est-à-dire quand le contexte offre suffisamment de libertés aux juristes, quand ceux-ci ne sont pas connectés à des intérêts qui dépassent le cadre de leurs recherches théologiques ; autrement dit quand les théologiens ne sont pas – malgré eux – des politiciens, ou à la solde du pouvoir.

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Le mufti égyptien Ali Gomaa dirigeant la prière avec au premier rang, l’ancien général Abdel-Fattah al Sissi devenu président après le renversement de Morsi. (Photo).

— «A la solde du pouvoir» peut être interprété comme étant du procès d’intention ; disons alors que se créent «des théologiens organiques», c’est-à-dire des personnalités – promues, mises en avant – dont le travail autour des questions religieuses est aligné sur l’idéologie d’Etat ou compatible avec la façon d’exercer le pouvoir.

Même si – en théorie – les savants qui gravitent « autour des princes » les conseillent dans l’application de la vertu. S’il y a plusieurs formes d’islam (plusieurs écoles, plusieurs courants), c’est parce que ces formes finissent par s’ancrer dans les cultures locales, et sont encadrées par le pouvoir qui finit par institutionnaliser la pensée : dans la transmission, la pédagogie, l’organisation académique,… mais aussi dans la diffusion : chaînes de télévision, presse (pas toujours très libre), maisons d’édition, etc.

C’est ce système d’organisation qui fait que « certaines formes d’islam » – la formule n’est pas négative car l’islam prend forme dans la culture et dans un paysage local, autrement l’islam ne serait qu’une idée abstraite sans forme – dépassent la contrée d’origine.

Ce qui peut, naturellement et légitimement, créer des frictions quand ces idéologies (car c’est, au final, ce que deviennent ces « formes d’islam ») sont diffusées au sein d’un pays qui a peut-être une autre idée de ce que devrait être l’islam en son sein (que ce pays soit à majorité musulmane, ou pas).

Non par ingérence dans l’organisation du dogme de la partie de la population qui adhère à la religion, mais par cohérence avec un islam ancré localement… comme c’est le cas dans les pays d’origines où ils possèdent un islam ancré localement !

Comment condamner un principe élémentaire que d’aucuns appliquent à eux-mêmes, en vertu d’un équilibre social ?

Si la croyance – dans les postulats de base – est la même (croyance en Dieu, au prophète, au Coran), les codes sociaux, voire vestimentaires, ne sont pas pareil à Jakarta, à Sanaa, ou à Tanger, dans l’application de la religion, et de la façon dont elle est vécue.

Et pourtant ils sont tous musulmans.

La mythique recherche du «juste milieu»

Au-delà de la question organisationnelle de l’islam (qui dépasse le musulman de base), il est important de comprendre à qui les musulmans ont – bien malgré eux – offert le pouvoir, et de qui ils dépendent pour vivre leur foi conformément à la tradition et aux sources islamiques – disons – authentiques.

Le but n’est pas de «rejeter» toute autorité islamique – entendez par autorité, la légitimité accordée à quelques «savants» ou «comité de savants», qui ont un peu la fonction de clercs modernes – mais d’intégrer que leur voix est emplie de subjectivité.

Ce qui ne diminue pas nécessairement la qualité de leur travail, car Dieu a laissé à l’Homme la sauvegarde et la responsabilité de la transmission.

Il est très facile d’être dans la toute puissance et de prendre les musulmans en otage en utilisant certaines références religieuses, comme : «Et demandez aux gens du rappel si vous ne savez pas» (2) – avec l’idée induite qu’on ne sait pas grand-chose –, «Les savants sont les héritiers des prophètes » (3), et de devenir – de façon claire, évidente, et concrète – un intermédiaire légitime (ou légitimé) entre les croyants et Dieu.

Il existe en islam à peu près tous les avis sur à peu près toutes les questions. Ces avis sont toujours à placer sur une ligne et un curseur qui va, de gauche à droite, de : «ultra libéral» à « libéral, conservateur, ultra conservateur».

Avec la mythique recherche du «juste milieu», alors que l’analyse passe par le prisme de ce qui structure la pensée du «savant» (ou reconnu comme tel), c’est-à-dire le propre même de la subjectivité humaine, qui – à un moment – passe par du ressenti, aussi détaché que le scientifique puisse être.

Les impasses de la pensée islamique

Sans vouloir dévaloriser le travail du théologien, le travail herméneutique n’est pas une «science exacte». D’ailleurs l’islam reconnait cette subjectivité.

C’est pour cela que la sincérité dans la recherche, la crainte de Dieu, ainsi que «la bonne moralité» font partie des conditions – ce qui est tout, sauf rigoureusement scientifique ! – dans l’élaboration des lois islamiques. (4)

Et puis il y a ce fameux hadith rapporté par al Boukhari : «Lorsque le juge fait un effort d’interprétation et arrive à la conclusion juste, il reçoit deux récompenses. Et s’il fait l’effort d’interprétation et se trompe, il aura une récompense». (5)

Autrement dit, à partir du moment où le «savant» remplit les conditions et obtient donc la sacro-sainte légitimité, il a même le droit de se tromper – quand bien même il conduirait les musulmans dans l’abîme – et en plus de ça, il est même récompensé !

Il ne s’agit pas de dire que les «personnalités religieuses faisant autorité» auprès du public (ou d’une partie du public) musulman sont forcément malhonnêtes (je ne le pense d’ailleurs pas) où «à la solde» de certains états influents – que sont le Qatar et l’Arabie Saoudite, notamment, et quoi qu’on en dise ! –, mais il y a un islam forcément institutionnalisé.

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Tariq Ramadan fait partie des intellectuels musulmans européens qui réclame un renouvellement de la compréhension de l’islam par les musulmans, plus en phase avec leur époque. (Photo)

L’islam n’est pas une ombre qui plane où chacun prend ce qu’il veut. L’islam prend forme dans la structure organisationnelle et organique d’un Etat. Ou – en particulier dans un Etat qui n’est pas musulman – via des institutions islamiques.

Alors que le cheminement spirituel d’un individu est et restera une démarche individuelle non liée à une quelconque organisation. Voilà pourquoi le musulman lambda n’est pas spécialement intéressé par la «pensée islamique» ou l’évolution de la pensée islamique.

Parce que la démarche ne lui parle tout simplement pas, et c’est normal que ça ne lui parle pas, car il y a des choses plus importantes dans la vie…. Entendez : plus concrètes.

Comment l’usure est devenue possible

Une chose que savent faire les musulmans, dans le domaine de la «pensée islamique», c’est être réceptifs aux «idées nouvelles». Ces choses qui étaient «haram» (interdites) hier sont dorénavant «halal» (permises).

Il y aurait cette idée implicite selon laquelle l’évolution passe par un assouplissement des règles (ce qui a le don de crisper les plus conservateurs). Par exemple, le prêt à intérêt pour acheter une maison (à condition que ce soit dans le but d’y résider et non de la louer ensuite ; avec la notion de «besoin») est subitement devenu permis. (6)

L’idée n’est pas de remettre en cause cette fatwa (car au final, les musulmans font quand même ce qu’ils veulent, ce qu’ils peuvent aussi), mais bien de dire qu’à un moment des hommes se sont rassemblés autour de la question pour dire que le riba (prêt à intérêt) est devenu permis – alors que le Coran semble catégorique sur le sujet. (7)

Il y aurait eu des conditions qui se seraient réunies à travers le temps pour en arriver là. Ou avec parfois une redéfinition de ce qu’est le «riba» (l’intérêt usuraire).

Sans doute est-ce une bonne chose pour les musulmans de les déculpabiliser sur la question (car en pratique, les musulmans n’ont pas attendu cette fatwa pour devenir propriétaires et s’offrir, à eux et à leur famille, un certain confort de vie), mais il est intéressant de noter ce «basculement d’autorité».

Au final, et quand bien même l’idée fera jaser, d’un point de vue concret, «la Loi de Dieu» n’existe pas et n’a jamais existé.

Il s’agit de l’interprétation humaine, avec une méthodologie humaine, de la Loi de Dieu.

Du suivisme confortable à la contradiction pénible

Or, la Loi de Dieu, si on veut bien concéder qu’elle existe, existerait dans un absolu qui ferait partie des desseins de Dieu auxquels l’être humain n’aurait pas accès.

Qu’il développe des outils pour tenter de s’en rapprocher est une chose, mais il ne s’agit forcément jamais de la Loi de Dieu au sens absolu. C’est très humble de le reconnaître, et plus qu’hautain d’émettre des réserves.

Car cela signifierait qu’il y aurait des représentants légitimes de Dieu sur Terre.

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L’imam franco-sénégalais Saliou Faye à Strasbourg

.(photo).

Aucune personnalité sérieuse ne pourrait admettre cette idée, par contre dans les faits, et face au peu d’espace qu’il y a dans l’organisation de la religion à sa source, il y a certaines contradictions qui peuvent apparaître auprès de certaines autorités religieuses.

Voilà pourquoi toute idée de réforme en profondeur de l’islam – jamais des Textes en tant que tels, mais de toutes ces prétendues sciences qui garantiraient une approche fidèle de la religion, voire des desseins de Dieu – ne fera que crisper.

C’est d’ailleurs ce qui se passe en ce moment où on est pris en étau entre la vraisemblable nécessité de réforme et la quasi impossibilité de la mettre en place dans un climat apaisé ! (8)

L’islam, aujourd’hui, est clairement aux mains de dignitaires religieux (qui disposent de leurs relais parmi les fidèles). Il n’est pas question de dire si c’est bien ou mal, car il est probable qu’il en a été toujours ainsi dans l’histoire islamique.

C’est pour cela aussi que dans l’histoire plus globale, la religion a toujours été quelque chose de l’ordre de l’idéologie, bien plus que ne l’est la question de la transcendance, qui reste une idée abstraite – l’idéologie par contre, elle est bien concrète !

Une fois ces éléments clairement établis et identifiés, l’important pour le croyant est de faire le tri de tout ce qui peut lui paraître contradictoire entre cette vision idéalisée de l’islam et ce qu’est l’islam dans les milieux institutionnels et politiques.

Car, qu’on se le dise, le musulman de base ne s’identifie que très moyennement aux prédicateurs et imams qui vivent et transmettent la religion ; ces derniers sont connectés aux «savants» ou aux «comités de savants», connectés à ceux qui ont «la légitimité» – qu’ils ont prises eux-mêmes ou qui leur a été donnée.

Le système est d’ailleurs subtilement cadenassé, avec notamment une légitimité à avoir ou à obtenir pour oser émettre un avis qui ne va pas dans le sens du vent. Si le croyant lambda souhaite s’impliquer dans un débat ou un échange et défendre un avis qui va dans le sens de l’ordre établi, alors il pourra s’exprimer librement sans générer de tensions ni crispations.

Si par contre vous apportez une nuance ou une contradiction, alors vous risquez d’être questionné sur votre légitimité (et cela peut aller jusqu’à la fatwa pour ceux dont le discours non aligné pourrait avoir une portée plus importante).

Car «il y a des règles pour donner son avis sur la religion». D’un côté on nous dit que le suivi aveugle (taqlîd) est répréhensible, et de l’autre, il faut quand même un minimum «marcher sur les clous»…

Vers une supra-communauté universelle

Il y aura toujours cet islam théorique – ou théorisé (les règles, le halal, le haram) – et la réalité concrète et individuelle de chaque croyant.

Pour mieux vivre sa foi, il est important que chaque musulman se connecte à son ressenti profond. Car si Dieu est omniscient, alors nulle crainte pour le croyant sincère d’aller chercher Dieu au fond de lui-même, à travers la résonance entre le divin et son âme.

La bonne moralité et l’éthique peuvent être induites par une société qui fonctionne bien, du moins dans ses principes idéaux. Une société n’a pas nécessairement besoin d’être religieuse pour cela.

Par contre, pour le croyant, cela crée de la cohérence.

Vivre une religion qui embrasse le bien, d’où qu’il vienne. Le bien – ou la bonne moralité – ne devient plus alors une revendication ou une glorification identitaire, mais bien un cheminement ouvert à n’importe quel être humain lorsqu’il est connecté à lui-même, et interconnecté avec les autres âmes qui cheminent dans le même sens.

Le fossé se créera de plus en plus entre cet islam institutionnalisé et les musulmans qui ont décidé de faire de l’islam une expérience spirituelle (qui inclut la pratique des rites bien évidemment), une expérience de laquelle découle des principes qui font qu’on se sente mieux avec soi, qu’on se sente mieux avec les autres.

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Qu’on se sente mieux dans une espèce de supra-communauté qui intègre les hommes et les femmes de bonne volonté, plutôt qu’un communautarisme archaïque basé sur l’exclusion – car cela ne mènera à rien si ce n’est à de la crispation et du repli.

Ne plus être enfermé dans la religion

«Nous avons entendu et nous avons obéi», mais à qui ? A Dieu ou à ceux qui se sont – peut-être malgré eux – imposés comme intermédiaires ?

Il semble nécessaire de retrouver cette verticalité, ce lien direct avec le divin. Une fois ce lien (re)créé, il est beaucoup plus difficile de donner autant de pouvoir à des hommes, surtout lorsqu’il s’agit de foi et de questions d’ordre très intime avec ce qui fonde sa personnalité.

Par ailleurs, il y a une expression qui se dit des croyants impliqués dans leur foi, on entend : «Untel est dans la religion», ce qui veut probablement dire qu’il est assidu à la mosquée, aux conférences, à l’apprentissage de la «science religieuse», ou bien militant dans la diffusion et/ou la prédication (la dawa, l’animation de pages Internet, de comptes Facebook, de blogs,…).

Par contre une piste de réflexion intéressante serait de développer l’idée suivante : être «avec la religion». Car quand on est «dedans» on risque d’y rester enfermé.

***Notes (1) Sourate 24 – Verset 51

(2) Sourate 16 – verset 43

(3) Dans un hadith rapporté par Abou Daoud et authentifié par al Albani.

(4) Conditions de la fatwa et de l’interprétation : http://www.doctrine-malikite.fr/Conditions-de-la-Fatwa-et-de-l-interpretation_a30.html

(5) http://www.uoif-online.com/fatwa/sur-lachat-des-maisons-cefr/

(6) Les divergences d’interprétations et d’avis : http://www.maison-islam.com/articles/?p=13

(7) « ô les croyants ! Craignez Allah et renoncez au reliquat de l’intérêt usuraire, si vous êtes croyants. Et si vous ne le faites pas, alors recevez l’annonce d’ une guerre de la part d’ Allah et de Son messager. Et si vous vous repentez, vous aurez vos capitaux. Vous ne léserez personne, et vous ne serez point lésés. » ( Sourate 2 – versets 278, 279)

(8) Vous trouverez un bel exemple du sens de la mesure dans le début « intra-communautaire » avec cette vidéo éditée sous le titre « la réforme du pervers » (sic) publiée par le site communautaire Islam et Info : http://www.islametinfo.fr/2015/06/21/revelations-sur-felix-marquardt-initiateur-de-la-fondation-al-kawakibi-pour-la-reforme-de-lislam/

Auteur: Saïd Derouiche.
Source de l’article: zamanfrance ( http://www.zamanfrance.fr/article/etre-religion-plutot-que-dedans-revolution-silencieuse-lislam-17335.html)

Source:

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