Rationnalisme

Éloge de la pensée rationnelle.

Socrate, Platon, Aristote… Autant de philosophes grecs qui ont posé les bases d’une réflexion rationnelle sur le monde et la vie revisitées par Jean Salem.

Philosophe, professeur à l’université Paris-I-Sorbonne, auteur d’une trentaine d’ouvrages, Jean Salem décrypte ici l’influence de la Grèce antique, en matière de philosophie, sur l’Europe d’aujourd’hui.

Socrate, Platon… Les bases 
de la philosophie ont-elles été posées en Grèce ?

Jean Salem. Certains – les spiritualistes, les heideggériens notamment – ont tendance à dire que les Grecs ont tout inventé en matière de pensée rationnelle. « La » philosophie grecque correspond tout de même à plus de mille ans d’histoire des idées (du VIe siècle avant 
J.-C. au Ve siècle après J.-C.) ! Et puis, la pensée rationnelle avait déjà existé, par exemple, en Égypte ! Momigliano, éminent historien des idées, a souligné l’existence de « sagesses barbares », de pensées organisées qui avaient cours en dehors du monde grec et, parfois, avant les Grecs. Mais c’est assurément la Grèce qui a donné ses lettres de noblesse au recours systématique à des enchaînements argumentatifs.

C’est-à-dire ?

Jean Salem. Quand il s’agit de dire le vrai (sur les propriétés du triangle, l’origine de notre monde ou la structure du vivant), on ne se réfère pas à des livres sacrés ou à des paroles obscures provenant d’un dieu ou de ses soi-disant interprètes. Une réflexion nouvelle, toute positive, s’est développée à propos de la nature dans la Grèce ancienne. Ainsi, une soixantaine de traités médico-philosophiques rédigés entre 450 et 300 avant J.-C. parlent des premiers hommes, de l’invention des techniques, éventuellement d’astronomie, mais surtout de médecine : ils forment le Corpus hippocratique et posent les jalons d’une médecine rationnelle, libérée des prêtres et des charlatans. Quant à Aristote, que Marx préférait de beaucoup au « divin » Platon, il a essayé de tout comprendre et de tout apprendre ; il rassembla des pièces ramenées, entre autres, d’Asie, à la faveur de l’expédition qu’y avait menée son illustre élève Alexandre le Grand, et cela constituera, plus tard, les prémices du fameux Museion (mot qui donnera « musée » en français). La pensée grecque a également donné ses lettres de noblesse à une liberté de pensée et de parole qu’illustrent les réparties hautes en couleur d’un Diogène, répondant par exemple à Alexandre le Grand, lorsque celui-ci lui demandait ce qui aurait pu lui être agréable : « Ôte-toi de mon soleil ! » La liberté de parole, la parrhesia, fut particulièrement prisée dans les écoles hellénistiques : le disciple était censé y formuler ouvertement ses avis, ses objections, etc. Enfin, les Grecs ont toujours été tenus, en Occident mais aussi en terre d’islam, pour des maîtres en philosophie : et, tout d’abord, par les Romains, qui, sur ce plan, ne furent jamais que leurs élèves. Le jeune Cicéron, par exemple, passa un an à Athènes, afin d’y suivre les leçons de professeurs officiant dans chacune des quatre grandes écoles de philosophie grecque : l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Jardin d’Épicure et le Portique stoïcien.

Quels sont donc les principaux enseignements de la pensée grecque ?

Jean Salem. En tenant compte des réserves que je faisais tout à l’heure, on peut aller jusqu’à prétendre qu’il n’y a pas une idée importante plus tard agitée par l’esprit humain dont un Grec ne fut pas l’inventeur ou, tout du moins, le précurseur. Le point de vue héliocentrique, par exemple, l’idée que le Soleil est situé au centre de notre monde, se rencontre déjà chez un Grec : Aristarque de Samos (IIIe siècle avant J.-C.). Ératosthène, à la même époque, calcule approximativement la longueur de la circonférence terrestre, autrement dit il considère que la Terre est sphérique. De l’évolutionnisme, de l’idée que les espèces vivantes dériveraient les unes des autres, on trouve aussi la trace dans la Grèce ancienne. Et puis, plus fort encore, l’atomisme : Démocrite, au Ve siècle avant J.-C., entend démontrer que tout est composé d’atomes. Ou de vide. Les atomistes affirment que l’Univers est infini ; que le nombre des mondes est, lui aussi, infini ; que la vie existe plus que probablement dans d’autres mondes que le nôtre. Le matérialisme a donc également sa source dans l’Antiquité grecque : car les philosophes atomistes et, tout spécialement l’école d’Épicure (IIIe siècle avant J.-C.), s’opposent à toutes les autres écoles (platonisme, aristotélisme, stoïcisme) sur des questions aussi décisives que celles du rôle qu’ont ou non le(s) dieu(x) dans l’Univers, de la survie ou non de l’âme après la mort. Pour ces matérialistes, le cours des choses ne doit strictement rien aux dieux. Et la mort est comme un sommeil éternel. Lénine ne s’y est pas trompé, qui opposait la « ligne de Platon » et la « ligne de Démocrite ».

L’art de « faire accoucher la pensée » est grec, également… Alors, l’écrit 
ne tend-il pas à « tuer » la parole ?

Jean Salem. Socrate – qui n’a rien écrit mais dont les disciples, Platon, Xénophon, ont prétendu transmettre l’héritage – avait pour mère une sage-femme. Il affirmait pratiquer, somme toute, le même métier qu’elle, puisqu’il tentait, par la discussion philosophique, d’accoucher les âmes de ses interlocuteurs, de les délivrer de la vérité qu’elles hébergeaient et portaient en leur sein. Dans un de ses dialogues, le Phèdre, Platon insiste sur ce fait que l’écrit court souvent le risque de tuer la pensée vivante. Et lui-même, en immense écrivain qu’il était, assume ce risque, sans nul doute. Je dirais qu’aujourd’hui, dans l’époque de crise qui est la nôtre, nous en sommes partiellement revenus à ce que l’historien Henri-Irénée Marrou appelait une « culture de conférenciers » (il caractérisait ainsi l’époque, de crise, également, qui suivit, en Grèce, l’effondrement de l’empire d’Alexandre et la katastroïka qui suivit). Une culture du commentaire infini ! La parole vivante n’est, certes, plus aussi centrale aujourd’hui, dans l’enseignement de la philosophie, qu’elle a pu l’être à d’autres époques.

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Dernier ouvrage paru : Élections, piège à cons ? Que reste-t-il de la démocratie ? Flammarion, collection « Antidote ».

La philosophie face à la crise

Il faudrait renouer, 
et de toute urgence, 
avec le rationalisme ! 
On assiste de nos jours 
à une invraisemblable 
montée de l’irrationalisme, religieux ou non. Voyez 
le mépris ou les préventions du système à l’égard 
de la science, les crédulités confondantes dont bénéficie le moindre bobard médiatique, le grand cas qui est fait 
de fumisteries de toutes sortes. La Grèce antique n’était pas une société parfaite (ainsi, jusque 
dans l’Athènes « démocratique », c’est 
à des centaines de milliers d’esclaves que, de père en fils, étaient réservées les tâches matérielles, « ignobles ») : mais ses 
plus hautes productions théoriques constituent 
autant de gages pour qui veut croire encore à la connaissance, au progrès, 
à l’humanité.

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